L’éphéméride du 24 avril

Claude Levi-Strauss, André Breton, Wifredo Lam sont contraints de faire escale à Fort-de-France le 24 avril 1941
Fin de la conférence de Bandung le 24 avril 1955

Fin avril 1941 le vapeur Capitaine Paul Lemerle arrive enfin dans la baie de Fort-de-France un mois après son départ de Marseille avec à son bord trois cents cinquante intellectuels européens pourchassés par le nazisme triomphant. Le bateau a vingt ans d’âge, poussif il est au deux tiers de sa vie. Il ne dispose que de sept couchettes réparties entre deux cabines. Les passagers s’entassent dans les cales sans air ni lumière sur des lits de fortune, ou ce qui en tient lieu, des grabats plutôt. Qui y-a-t-il parmi cette « racaille » selon les termes employés par la police « collaborationniste » de Marseille ? André Breton, Claude Levi-Strauss, Victor Serge, Anna Seghers, Wifredo Lam, des artistes, des savants, des communistes, des juifs, des anarchistes, des républicains espagnols. Une fondation étasunienne l’ « Emergency Rescue Committee » (ERC) est chargée par son gouvernement de sauver les personnalités intellectuelles menacées par l’hitlérisme qui en échange accepteront d’offrir à la grande Amérique le service de leur savoir. Une filière a été mise en place à partir de Marseille. Elle permettra d’exfiltrer, dirait-on aujourd’hui, les peintres Max Ernst, André Masson, Marcel Duchamp Jean Hélion. Bien d’autres, comme Marc Chagall, voyageront eux aussi sur le Capitaine Paul Lemerle.

Ils ont quitté à Marseille des policiers vichystes, pour retrouver à Fort-de-France des militaires pétainistes. Le capitaine du navire les avait prévenu «  la Martinique est la honte de la France ». Sitôt débarqués ils sont conduits au camp de concentration du Lazaret, à la Pointe Rouge, aux Trois Îlets. Les titulaires d’un passeport français seront autorisés à traverser la baie pour se rendre à Fort-de-France avec obligation de rentrer à 17 heures. Pour André Breton se sera un peu plus compliqué mais il obtiendra tout de même le droit de s’installer dans un hôtel à Fort-de-France avec femme et enfant. A la recherche d’un ruban pour sa fille Aube rue Schoelcher il entre dans une mercerie et découvre dans la vitrine entre un recueil catholique et un magasine militaire une revue inconnue qui porte le nom de « Tropiques ». Il l’ouvre, reconnaît le nom d’un Martiniquais qu’il a croisé à Paris à la Revue Légitime Défense. C’est celui de René Ménil, un marxiste engagé dans le courant surréaliste. Et puis il tombe sur un texte signé d’un inconnu et qui va produire chez lui un  véritable effet de sidération : «  Je n’en crus pas mes yeux : ce qui était dit là, c’était ce qu’il fallait dire, non seulement du mieux mais du plus haut qu’on pu le dire ! Toutes ces ombres grimaçantes se déchiraient, se dispersaient : tous ces mensonges, toutes ces dérisions tombaient en loques : ainsi la la voix de l’homme n’était en rien brisée, couverte, elle se redressait ici comme l’épi même de la lumière. Aimé Césaire, c‘était le nom de celui qui parlait. »1

Breton ne repartira vers New York qu’un mois plus tard. Il aura eu le temps de rencontrer Aimé Césaire, de lui présenter un peintre espagnol d’origine cubaine, recueilli à Paris par Pablo Picasso après avoir fui la dictature franquiste en 1938. Il né d’un père chinois et d’un mère métisse africaine et espagnole. Peintre reconnu il a déjà présenté ses œuvres dans une exposition personnelle à la Galerie Pierre (Loeb). Il s’appelle Wifredo Lam. Une amitié sans faille, indéfectible va se nouer entre le peintre et le poète qui dira avoir éprouver« un coup de foudre » lors de leur rencontre. Il lui offre un tiré à part du Cahier d’un retour au Pays natal que celui-ci privé de passeport étasunien emportera précieusement à Cuba où il sera traduit par Lydia Cabrera, préfacé par Benjamin Teret et illustré en couverture par ses soins, prémisses d’une collaboration future exposée à la Fondation Clément : «  Annonciation ». Il emportera aussi comme souvenir une fameuse promenade, au cours de laquelle les Breton,  les Césaire, les Lam et André Masson furent éblouis par la beauté du gouffre d’Absalon2 . Ce sera le motif de son tableau le plus célèbre,  « La jungle » longtemps exposé au MoMA (Musée d’Art Moderne de New-York), tout près du non moins célèbre « Guernica » de Picasso. Cette proximité géographique des deux œuvres n’est qu’une illustration d’une proximité intellectuelle, picturale, et politique bien plus grande. Picasso considère Lam comme « un de [ses] parents, un primo, un cousin » à qui il déclare «  Je ne me suis jamais trompé sur toi. Tu es un peintre. C’est pour cela que j’ai dit la première fois que nous nous sommes vus que tu me rappelais quelqu’un : moi »3.

Photo de groupe à bord du « Capitaine Paul-Lemerle » en mai 1941 : avec Victor Serge, Jacqueline Lamba Breton, Midi Branton, Wifredo Lam et sa femme, Katrin Kirschmann, Dyno Lowenstein, Harry Branton, Carola Osner, Walter Barth…• Crédits : United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Dyno Lowenstein

 Alors est-ce Breton, hypothèse peu probable compte tenu de l’inimitié naissante à cette époque entre le fondateur du surréalisme et le déconstructeur de l’art pictural, qui mit en relation Césaire et Picasso ? Est-ce Pierre Loeb auteur d’une conférence sur « La peinture et le temps présent » au lycée Schoelcher en mai 1945 ? Est-ce Michel Leiris, un familier du peintre catalan ? Peu importe. Dés octobre 1947 des échanges épistolaires ont lieu à propos d’un projet de monument en mémoire de l’esclavage que devait réaliser Picasso à Fort-de-France et qui ne se fit pas pour des raisons aujourd’hui perdues. La rencontre physique des deux géants eut lieu en 1948 au Congrès mondial des intellectuels pour la paix à Wroclaw ( Pologne) du 25 au 28 août. A la suite de la manifestation un séjour en Pologne est organisé qui va du ghetto de Varsovie4, à Auschwitz- Birkenau. Pierre Daix raconte «  j’ai entrainé, Picasso, Eluard, Césaire pour [leur] montrer les débris des fours crématoires immenses que les SS avaient fait sauter avant de fuir. A voir l’entassement des énormes carcasses disloquées, on devinait un usine, aussi énorme qu’un navire, foudroyée par un cataclysme. J’ai pris sur moi d’expliquer qu’il y avait eu dans ces bâtiments des chambres à gaz d’où les cadavres étaient directement transportés aux fours.[…] Nous sommes entrés dans un block […] et nous avons découvert des étages de cages tout à fait semblables à celles où l’on entassait les esclaves dans les bateaux de la traite des Noirs. »

 Le désarroi partagé du peintre et du poète est immense, il en naîtra une collaboration dont le nom en signera l’origine : « Corps perdu »…

Lire la Suite => Césaire, Lam, Picasso, ils se sont trouvés! par Roland Sabra

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La conférence de Bandung (ou conférence de Bandoeng) s’est tenue du 18 au 24 avril 1955 à Bandung, en Indonésie, réunissant pour la première fois les représentants de vingt-neuf pays africains et asiatiques dont Gamal Abdel Nasser (Égypte), Jawaharlal Nehru (Inde), Soekarno (Indonésie) et Zhou Enlai (Chine). Cette conférence marqua l’entrée sur la scène internationale des pays décolonisés du tiers monde. Ceux-ci ne souhaitant pas intégrer les deux blocs qui se font face, menés par les États-Unis et l’URSS, choisissent le non-alignement.

Contexte

Dès les années 1930, on assiste au développement de mouvements nationalistes revendiquant l’indépendance de leur pays ; ils se renforcent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Au lendemain de la conférence de Genève qui, en 1954, met fin à la guerre d’Indochine, les nouvelles puissances asiatiques veulent accélérer le processus d’indépendance.

En 1955, une trentaine de pays asiatiques et africains ont acquis leur indépendance. Le monde est alors dans un contexte de guerre froide opposant le bloc soviétique au bloc occidental. Conscients de leur force, ces pays nouvellement indépendants décident alors de tout mettre en œuvre pour aider les autres colonies à acquérir elles aussi leur indépendance. L’Asie a été le premier continent à voir se multiplier de nouveaux États ayant accédé à leur souveraineté aux dépens des puissances coloniales occidentales, ce qui explique la localisation de la conférence à Bandung. Les grands acteurs de cette rencontre sont l’Indien Nehru, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, et le Chinois Zhou Enlai.

Conférence de Bandung

Une Conférence des Nations afro-asiatiques convoquée par les gouvernements de Birmanie, de Ceylan, de l’Inde, d’Indonésie et du Pakistan s’est réunie à Bandung du 18 au 24 avril 19551.

Les cinq puissances invitantes de Bandung (avril 1955) – l’Inde, Ceylan (l’actuel Sri Lanka), le Pakistan, la Birmanie et l’Indonésie – s’étaient réunies à Colombo, du 5 avril au 2 mai 1954, pour chercher les moyens d’accélérer la conclusion de la paix en Indochine. Les cinq prennent alors position contre les essais nucléaires, la politique des blocs et le colonialisme et se prononcent pour l’admission de la République populaire de Chine aux Nations unies.

Quelques mois plus tard, en décembre 1954, les cinq de Colombo se retrouvent à Bogor, localité proche de la capitale indonésienne, pour décider des derniers préparatifs de la conférence, et, notamment, pour établir la liste des pays à inviter à prendre part à la création d’une zone de paix fondée sur les principes de la coexistence pacifique. Vingt-cinq pays, dont la Chine et la République démocratique du Viêt Nam, sont invités, et, parmi eux, seule la Fédération d’Afrique centrale décline l’invitation.

Les Nations participantes
Vingt-neuf pays se rendent à la conférence : quinze pays d’Asie (Afghanistan, Birmanie, Royaume du Cambodge, Ceylan, République populaire de Chine, Inde, Indonésie, Japon, Royaume du Laos, Népal, Pakistan, Philippines, Thaïlande, République démocratique du Viêt Nam, État du Viêt Nam), neuf du Moyen-Orient (Arabie saoudite, Égypte, Iran, Royaume d’Irak, Jordanie, Liban, Syrie, Turquie et Yémen) et six pays africains (Côte-de-l’Or (l’actuel Ghana), Éthiopie, Liberia, Soudan, Somalie et Libye) ce qui reflète le fait que la plus grande partie de ce continent est encore colonisée. Le Japon est le seul pays industrialisé à assister à la conférence. Pour l’Afrique, une délégation du FLN algérien est aussi présente ainsi que le Destour tunisien.

Vu le pluralisme des langues et des pays, la langue choisie pour les travaux, et la résolution finale, est l’anglais. Les dirigeants et les délégations s’expriment le plus souvent dans les langues nationales, mais déjà certains dirigeants comme Nasser ou Soekarno savent parler anglais. Les documents sont traduits et des interprètes sont présents.

Les personnalités participantes
Soekarno, président de la République d’Indonésie
Jawaharlal Nehru, Premier ministre de l’Inde
Zhou Enlai, Premier ministre de la République populaire de Chine
Hocine Aït Ahmed, représentant le FLN algérien, venu avec la délégation égyptienne
Gamal Abdel Nasser, président de la République d’Égypte
Norodom Sihanouk, roi du Cambodge
Kwame Nkrumah, chef du gouvernement local de Côte-de-l’Or, futur président de la République du Ghana

Résolution finale

Nehru en 1954.
Le communiqué final2 de la conférence de Bandung, inspiré par le Premier ministre Indien Nehru, est marqué par le neutralisme et les principes de la coexistence pacifique mais peine à déterminer une ligne commune face aux « Grands » : aux non-engagés (Inde et Égypte), s’opposent, d’un côté, les pro-occidentaux, les pays du pacte de Bagdad, de l’OTAN ou de l’OTASE (Irak, Iran, Japon, Pakistan, Philippines et Turquie), et de l’autre, les pays ayant adopté le régime communiste (la Chine communiste et République populaire du Viêt Nam).

Outre le fait que la conférence de Bandung marque l’entrée du Tiers monde sur la scène internationale, la conférence condamne la colonisation et l’impérialisme en général, et en particulier l’apartheid en Afrique du Sud. Les pays signataires appellent les pays encore colonisés à lutter pour leur indépendance mais la solution pacifique et la recherche de la négociation doivent être préférées. Le gouvernement français est notamment pressé de trouver une solutionx au problèmes de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Ils rappellent également leur volonté de ne pas appartenir à l’un ou l’autre des deux blocs en pleine guerre froide opposant les États-Unis et le bloc soviétique. En outre, la conférence déclare appuyer les droits du peuple arabe de Palestine.

Conséquences

La conférence contribue à l’accélération du processus de décolonisation et à l’émergence d’un nouveau groupe de pays qui forment le « tiers monde » entre le bloc communiste et le bloc occidental. Dans la continuité, la conférence de Belgrade réunit certains de ces pays en 1961 et pose les bases du mouvement des non-alignés. Cependant, la conférence a mis en lumière les divisions existantes entre les pays plutôt proches d’un des deux blocs ou préférant le non-alignement. Le « non-alignement » est la position de certains États qui refusent de se ranger dans l’un ou l’autre des deux blocs, celui de l’Ouest ou celui de l’Est.