“L’éloge de la rencontre”, de Dominique Berthet

par Cécile Bertin-Elisabeth

Cette présentation de l’ouvrage de Dominique Berthet,

André Breton, l’éloge de la rencontre. Antilles, Amérique, Océanie,

été lue lors de la soirée littéraire organisée à l’Habitation Clément, le 12 juin 2008

Cécile BERTIN-ELISABETH

Afin de vous présenter l’ouvrage qui nous réunit ce soir, je me permettrais d’embrayer en posant cette question a priori inattendue et ô combien ardue :

– « Qui suis-je ? »

N’ayez crainte, loin de moi l’idée de vous parler de ma propre personne ou de me lancer dans des débats hautement philosophiques même si la philosophie ne saurait être tout à fait absente sous la plume de Dominique Berthet, Docteur en philosophie et en esthétique.

C’est en fait ainsi, tout simplement ou plutôt aussi difficilement, que débute Nadja, célèbre œuvre de Breton comme chacun sait, publiée en 1928. Cette première interrogation est complétée dans l’incipit de Nadja par une seconde question :

– « Qui je « hante » ? »

Pour essayer de répondre, notamment lorsque cela s’avère malaisé, il est fréquent d’éluder la difficulté en posant une autre question. Inspirons-nous du narrateur de l’œuvre précédemment évoquée, en somme André Breton lui-même, qui interroge le personnage éponyme Nadja :

– « Qui êtes-vous ? »

Réponse de Nadja : « Je suis une âme errante ».

Il faudrait donc errer en attendant la révélation du sens de notre vie, laquelle passerait par la rencontre.

Convenons dès à présent d’une définition de la rencontre puisque nous serons amenés, tout au long de cette soirée, à employer ce terme. Il apparaît au XIIIe siècle et désignait alors un « coup de dés » et un « combat », soit une association entre hasard et confrontation. La rencontre peut a priori être due au hasard ou concertée ; André Breton la conçoit fortuite et lui octroie une force particulière. Et toute rencontre, de par la mise en relation qu’elle induit, est associée à l’idée de mouvement ; ce même mouvement inhérent à l’errance.

L’errance ne semble pas privilégier une direction ou un lieu en particulier, mais sous-tend plutôt une dé-marche (ontologique ?) dans l’attente de quelque chose, soit une recherche entre cheminement physique et intellectuel. Cette thématique a d’ailleurs déjà été développée dans la revue Recherches en Esthétique de Dominique Berthet1. Quête ? Egarement ? L’errance, intérieure ou extérieure, nous met en contact avec l’imprévu, le hasard, et peut constituer comme nous y invite André Breton une « technique » de découverte, voire de liberté. L’errance renvoie comme un miroir à la notion de racines, d’origine et questionne à la fois l’ici et l’ailleurs ainsi que le temps et l’espace et convoque en conséquence la problématique du divers. Etymologiquement, « errare » c’est aller d’un côté et de l’autre (ça et là), au hasard, mais c’est aussi se tromper, faire erreur, faire fausse route en somme.

Alors, pour ne pas tomber dans cet écueil, je m’arrêterai… Non, je ferai plutôt une pause en laissant la parole à Dominique Berthet. Car, qui pourrait mieux que notre collègue et ami répondre à ces interrogations ?

Alors, Dominique :

– « Qui es-tu ? »

-…

– « Es-tu une âme errante ?

– Sans doute.

 Et, « qui te hante ? »… Il doit être plus aisé de répondre. Rappelons-nous quel auteur nous réunit ce soir… André Breton, assurément. Ses désirs également. Je citerai à cet égard un extrait de L’amour fou (1937) : « Le désir, seul ressort du monde, le désir, seule rigueur que l’homme ait à connaître, où puis-je être mieux pour l’adorer qu’à l’intérieur d’un nuage ? Les formes que, de la terre, aux yeux de l’homme prennent les nuages ne sont aucunement fortuites, elles sont augurales »2.

André Breton, ses écrits, sa conception omniprésente du désir, sa révolte contre l’ordre établi, son éloge de la rencontre, ses voyages… qui sont un peu aussi les tiens, Dominique…

D’ailleurs, du bas latin « iterare » découle le sens d’être errant dans le sens de voyager, même au hasard. Alors, où voyage-t-on avec ton ouvrage ?

Antilles, Amérique, Océanie

Voici le sous-titre que tu nous proposes, Dominique. Trois noms pour des lieux multiples : Martinique, Haïti, Gaspésie, Arizona, Nouveau Mexique, et autres lieux d’Océanie (que tu ne cites pas d’ailleurs, pourquoi ?…), autant d’espaces possibles pour cette quête du « lieu acceptable » – pour reprendre une expression proposée par Alexandre Laumonier3 – qui nourrit toute errance ; le lieu étant autant une source d’inspiration que la femme aimée. Ces femmes : Jacqueline Lamba et Elisa Claro que rencontra André Breton et auxquelles tu fais référence dans ton ouvrage. Ces lieux qu’André Breton qualifie de « zones ultra-sensibles de la terre » éveillent les sens, les émotions et prennent dès lors une dimension poétique. Des lointains comme alternative et régénérescence que l’on cherche à atteindre par les voyages sans pour autant tomber dans l’exotisme.

Mais les surréalistes y parviennent-ils vraiment ? Pas tout à fait semble-t-il. Même un non littéraire stricto sensu comme l’anthropologue Claude Lévi-Strauss n’y échappe pas vraiment. Souvenons-nous de la fameuse phrase inaugurale de Tristes Tropiques : « Je hais les voyages et les explorateurs »4, affirmation sans équivoque contre l’exotisme et le pittoresque, indiquant qu’il n’y a pas même la promesse d’un bonheur puisque tristes sont les tropiques… mais que l’on peut opposer à cette description d’une île de la Caraïbe somme toute assez classiquement exotique, tirée du même ouvrage : « sombre agate herborisée enclose dans une auréole de plages en sable noir pailleté d’argent, tandis que les vallées englouties dans une brume laiteuse laissent à peine deviner – et, par un égouttement continuel, l’ouïe plus encore qu’à la vue – la géante, plumeuse et tendre mousse des fougères arborescentes au-dessus des fossiles vivants de leurs troncs »5. On pourrait même trouver une ressemblance avec l’écriture « doudouiste » et penser à un poème du type : « Je suis né dans une île amoureuse du vent ».

Je me permets d’associer André Breton et Claude Lévi-Strauss parce qu’ils se retrouvèrent sur le même bateau, fuyant le même régime de la France des années 40. A. Breton avait été notamment l’objet de poursuites en 1941 après la parution de son anthologie de l’humour noir (une couleur que nous retrouverons…). En revanche, ils ne furent pas soumis au même traitement une fois arrivés en Martinique comme nous le rappelle sans équivoque Dominique Berthet. Il importe, me semble-t-il, pour bien percevoir l’état d’esprit de Breton à ce moment-là de citer le premier paragraphe de la préface d’un Cahier d’un retour au pays natal intitulée « Un grand poète noir » : « Avril 1941. Bloquant la vue, une carcasse de navire, scellée de madrépores au sol de la plage et visitée par les vagues – du moins les petits enfants n’avaient pas rêvé mieux pour s’ébattre tout le long du jour – par sa fixité même ne laissait aucun répit à l’exaspération de ne pouvoir se déplacer qu’à pas comptés, dans l’intervalle de deux baïonnettes : le camp de concentration du Lazaret, en rade de Fort-de-France. [Que je sache, il n’y a jamais eu de camp de concentration en Martinique. L’analyse de ce passage permet d’en souligner la construction tout à fait littéraire6 entre un début de paragraphe volontairement connoté négativement qui ainsi met en exergue un violent contraste avec la description emphatique du monde martiniquais qui fait suite] Libéré au bout de quelques jours, avec quelle avidité ne m’étais-je pas jeté dans les rues, en quête de tout ce qu’elles pouvaient m’offrir de jamais perçu, l’éblouissement des marchés, les colibris dans les voix, les femmes que Paul Eluard, au retour d’un voyage autour du monde, m’avait dites plus belles que partout ailleurs. [Le ton change à nouveau pour mieux introduire une découverte importante] Bientôt pourtant, une épave se précisait, menaçait d’occuper à nouveau tout le champ : cette ville elle-même ne tenait à rien, elle semblait privée de ses organes essentiels. Le commerce, tout en vitrines [Souvenons-nous de cette description pour la rencontre avec la revue Tropiques], y prenait un caractère théorique, inquiétant. Le mouvement était un peu plus lent qu’il n’eût fallu, le bruit trop clair comme à travers les choses échouées. Dans l’air fin le tintement continu, lointain, d’une cloche d’alarme »7.

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7

Dominique, ton ouvrage recourt au chiffre magique des contes, soit sept chapitres grâce auxquels tu nous permets de sillonner entre les diverses traces creusées par André Breton, d’aller et venir pour mieux appréhender les multiples facettes de cet auteur et amateur d’art qui retient toute ton attention dans cet ouvrage. Le premier chapitre s’intitule, et n’y voyons là aucun hasard : « La rencontre, un art de vivre » et ce goût pour les rencontres de divers types servira en quelque sorte de fil conducteur à ton essai. La rencontre ici, la rencontre ailleurs : deuxième chapitre : « La passion des lointains » et un troisième chapitre dédié au passage d’André Breton à la Martinique. Rencontre avec des textes, rencontre avec des hommes : chapitre IV sur la revue Tropiques, chapitre V sur les Antilles et les réserves indiennes, chapitre VI sur le passage d’André Breton en Haïti. Et comme la synthèse de ces divers parcours, le chapitre VII revisite émotion et savoir.

Centre, marges antillaises, américaines et océaniques

Dilatation de l’espace et regard intéressé de Breton certes… mais le centre ne reste-t-il pas pour André Breton l’Europe, celle du retour (en 1946) ? Dominique, ne nous amènes-tu pas à percevoir l’ambiguïté du regard que pose(nt) André Breton (et les surréalistes) sur le monde dit « primitif », regard qui ne se libère sans doute pas d’un certain binarisme ? Selon Breton, l’homme « primitif » comme l’on disait alors est détenteur d’un secret, d’une richesse perdue pour l’homme occidental. Le départ peu glorieux d’Haïti d’André Breton auquel tu fais référence Dominique, semble montrer que cet écrivain n’est pas aussi en phase qu’il le pense avec ce peuple haïtien en quête de Modernité (en lutte contre le dictateur Lescot) ; peuple – et notamment jeunesse – dont il exalte involontairement les esprits et qu’il pousse à aspirer à la modernité alors que lui y voit du primitif, n’y voit que du primitif, des retrouvailles avec les sources de l’Humanité. Oui, cette « affaire haïtienne » de 1946 pour laquelle tu nous proposes, Dominique, des pages hautes en couleur se révèle symptomatique d’une certaine incompréhension entre un désir de rencontre avec des mondes engloutis et une rencontre avec la modernité.

D’ailleurs, s’agit-il plus de rencontrer que de SE rencontrer, de trouver, plus que de SE trouver au travers de ces errances ?

Cela n’entache cependant pas son admiration sincère pour, je cite, « les peuples de couleurs, noirs et rouges » ; cette classification relevant d’ailleurs des conceptions propres à une certaine époque. Mais alors, il me vient une question : pourquoi ce désintérêt pour l’Afrique ? De tout ce que tu écris Dominique, il ressort que même l’art africain ne retint pas vraiment son attention.

Aussi, malgré ce que le titre de Nadja peut laisser croire et malgré le fait que ton titre, Dominique, débute avec le nom d’André Breton, ni Nadja ni Breton, ne semblent être en définitive les véritables personnages principaux de ces textes, comme si la seule chose qui comptait vraiment était la rencontre. Dominique, tu précises d’ailleurs dès la deuxième page de ton ouvrage : « ce livre […] s’appuie en réalité sur les faits pour alimenter une réflexion plus spécifique centrée sur les questions de la rencontre et sur celle de la relation au lieu. C’est en effet sous le signe de ces deux notions que cet ouvrage est placé »8.

Alors, attendons, par amour des rencontres, comme nous y invite cette citation de Breton : « Aujourd’hui encore je n’attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d’errer à la rencontre de tout, dont je m’assure qu’elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres disponibles…Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique ».

Attendons donc pour rencontrer ET connaître le plaisir de la trouvaille : « C’est en elle seule qu’il nous est donné de reconnaître le merveilleux précipité du désir »9. Il convient en effet de nous attarder sur l’importance qu’André Breton accorde à la trouvaille, sur son rôle de catalyseur, car la découverte d’un objet inattendu remplit chez lui la même fonction que le rêve. Dans son essai intitulé Les vases communicants (1932), André Breton nous présente justement le contenu d’un rêve et indique qu’il ne voit rien, dans tout l’accomplissement de la fonction onirique, qui n’emprunte clairement aux seules données de la « vie vécue ». En affirmant l’utilité capitale du rêve (à la suite de Freud), rêve qui est mouvement, en tant que contradiction réelle qui conduit en avant, André Breton s’efforce de nous insuffler une dynamique particulière, celle que sous-tend sa passion pour les objets provenant d’autres cultures. André Breton a, c’est indéniable, un rapport à l’objet très particulier, puisqu’il le considère tel un « medium », c’est-à-dire un véritable intercesseur entre le réel et cet au-delà de l’image.

Dans ton ouvrage, Dominique, tu nous rappelles la fascination qu’André Breton a pour les objets. Les lecteurs de Nadja et de L’amour fou se souviendront des photos de ces objets hétéroclites insérées entre les pages de ces ouvrages.

Rappelons que Breton a longuement décrit sa recherche d’objets et les réflexions ainsi induites dans L’amour fou en expliquant comment le sculpteur Giacometti et lui-même vont ensemble rôder (errer…) au marché aux puces et y découvrent des objets singuliers. André Breton tire toujours une signification profonde des objets apparemment dénués d’intérêt. Pour cela, il utilise les analogies, qu’il recherche dans cette « forêt d’indices » qu’est le monde. Il me semble que Yves Bernabé a très justement remarqué dans la première présentation de cet ouvrage à la Bibliothèque Schoelcher que les objets avaient pour Breton autant de poids, autant d’importance que les êtres humains.

Relisons ensemble ce passage de L’amour fou : Oui, car Dominique, la première vertu de ton bel ouvrage, écrit dans une langue très claire, est sans doute de nous donner envie de relire (ou de lire) André Breton, Aimé Césaire et les auteurs de Tropiques et de mieux partager ainsi avec toi cet intérêt quasiment passionnel :

Je cite André Breton : « J’avoue sans la moindre confusion mon insensibilité profonde en présence des spectacles naturels et des œuvres d’art qui, d’emblée, ne me procurent pas un trouble physique caractérisé par la sensation d’une aigrette de vent aux temps susceptible d’entraîner un véritable frisson. Je n’ai jamais pu m’empêcher d’établir une relation entre cette sensation et celle du plaisir érotique et ne découvre entre elles que des différences de degrés […] »10. Une telle explication invite à noter chez André Breton un amour des objets qui ressemble fort à une sorte de fétichisme.

André Breton, grand collectionneur et connaisseur d’art, notamment d’arts premiers, aime à juxtaposer les objets, à composer leur accumulation pour qu’elle fasse sens en vue de créer un effet esthétique fort. Selon lui, la signification propre d’une œuvre dépend de ce qui l’entoure. En somme, il accorde une place centrale à la mise en relation en tant qu’esthétique ainsi qu’en tant qu’art de vivre.

Les pages sans doute les plus appréciées de ton ouvrage, Dominique, dans notre contexte caribéen, outre celles déjà évoquées sur Haïti, seront sans nul doute celles dédiées au passage d’André Breton en Martinique, passage-empreinte placé à la fois sous le sceau du rejet (étant donné qu’il fut fiché « anarchiste dangereux » par les représentants de l’ordre politique de l’époque) et sous le sceau de l’accueil avec le groupe des auteurs de Tropiques, cette revue créée par Aimé Césaire qui existe depuis 1941 et qui fut interdite par la suite jusqu’à la Libération. On notera un changement d’orientation à partir du troisième numéro ; la revue se réclamant alors d’André Breton. Aimé Césaire dans son entretien avec Jacqueline Leiner observe que Breton leur a insufflé de la hardiesse.

Cette rencontre fut capitale. Toutes les rencontres ne sont pas semblables et ne produisent pas le même effet, nous expliques-tu, Dominique. Tu choisis alors de présenter ce moment-clé en le scindant clairement en deux étapes : la rencontre avec la revue Tropiques et ensuite celle avec ses auteurs, notamment René Ménil11 et Aimé Césaire, ceux « qui disent non à l’ombre » pour reprendre les paroles du Poète.

Oui, je dis bien, la rencontre avec Tropiques – rappelons-nous l’importance que Breton accorde aux objets – car nous y retrouvons les trois traits pertinents (la dynamique si vous préférez) retenus par Jean Rousset, théoricien de la rencontre, plus précisément de la scène de première vue, à savoir : l’effet qui a pour norme la soudaineté, l’échange qui est acte de communication et le franchissement, soit l’annulation de la distance qui sépare les protagonistes.

Voyons la soudaineté qui exprime bien la conception d’André Breton du « magique circonstanciel », concept introduit dans L’amour fou. Je te cite, Dominique : « Récemment autorisé à résider en ville, André Breton se promène dans les rues de Fort-de-France, en quête d’inattendu comme à son habitude, dans l’attente du surgissement de l’événement. Entrant dans une mercerie, au hasard de l’achat d’un ruban pour sa fille, il découvre exposé dans la vitrine le premier numéro de la revue Tropiques paru quelques jours auparavant »12.

L’échange ne tarde guère, facilité par le « hasard objectif », sorte de déterminisme qui renvoie à la fois à l’inconscient et à la force du désir présenté comme « cette sorte de hasard à travers quoi se manifeste encore très mystérieusement pour l’homme une nécessité qui lui échappe bien qu’il l’éprouve vitalement comme nécessité »13. Je te cite à nouveau, Dominique : « Par l’entremise de la mercière, Breton entre en contact tout d’abord avec René Ménil […] puis le lendemain avec Césaire dont la rencontre prend pour lui la valeur ‘d’un signe des temps’ »14. Lorsque je lis : « Par l’entremise de la mercière, Breton entre en contact […] », j’ai envie de mettre en pratique la méthode de l’analogie de Breton. Il me semble en effet possible de réunir par une paronomase « mercière » et « sorcière » et ainsi de mettre en valeur la dimension extra-ordinaire, magique, de cette rencontre.

Quant au franchissement, soit l’annulation de la distance, nous pourrions la lire sur le mode de la communion des positionnements intellectuels et politiques. Je te cite encore Dominique : « Le contenu anticolonialiste de cette revue […] allait tout à fait dans le sens des prises de position du groupe surréaliste qui à cette époque était en pleine action contre l’Exposition coloniale »15. André Breton écrira plus tard son texte « Un grand poète noir » et qualifiera la parole d’Aimé Césaire de « belle comme l’oxygène naissant ». La rencontre fut partagée puisque Césaire affirma que sa rencontre avec André Breton – qu’il présente tel un « révélateur », un « détecteur de poésie » et dont il dit qu’il l’a littéralement fasciné de par sa grande culture et son sens étonnant de la poésie – fut aussi importante que celle avec Léopold Sédar Senghor.

Je me permettrais une critique, soit l’expression d’une rencontre manquée. Dans ton essai, Dominique, tu privilégies la rencontre avec les hommes. On aurait aimé que tu t’intéresses à Suzanne Roussi, l’épouse d’Aimé Césaire, qui écrivit dans Tropiques dès le premier numéro et dont Breton nous dit qu’elle était « belle comme la flamme du punch ». Imprégnons-nous de la profondeur et de la beauté de ses textes, malheureusement peu valorisés. Dans le troisième numéro de Tropiques, Suzanne Césaire présente un article intitulé : « André Breton poète… » dont voici un extrait : « Et en effet Breton habite un merveilleux pays où à ses désirs se plient les nuages et les étoiles, les vents et les marées, les arbres et les bêtes, les hommes et l’univers. Pays fantastique et familier où toutes choses font signe. Et Breton répond à ces signes. Et nous voici introduits par lui au cœur même de ce monde plus vaste, plus riche, plus beau, plus vrai, où au-delà de la conscience, fleurissent nos songes les plus troublants »16. Comment rester insensible face à de tels écrits : « Abîmes de l’inconscient. Abîmes du merveilleux. Liberté, cet autre abîme »17.

A vrai dire, c’est une rencontre que j’attendais également un peu selon la méthode analogique de Breton, pour de simples coïncidences familiales ; Suzanne Roussi ayant été en classe avec ma grand-mère à Desmarinières.

Revenons-en à des remarques que tu qualifieras peut-être, Dominique, de plus « sérieuses ». La quête de surréalité d’André Breton semble lui apparaître telle une réalité au quotidien en Martinique ou à Haïti, du moins est-ce sa perception. Mais, n’est-on pas amené à trouver ce que l’on cherche ? On a bien vu qu’à Haïti André Breton n’était pas véritablement en phase avec la jeunesse intellectuelle. En somme, cette « surréalité créole » que Breton évoquera par exemple dans Martinique charmeuse de serpents (1947, illustrations d’André Masson) est-elle véritablement à associer, à confondre avec le surréalisme ?

D’ailleurs, Dominique, après nous avoir montré l’importance de la rencontre entre Tropiques et le surréalisme dans un chapitre que tu places, ô combien symboliquement au centre même de ton ouvrage, tu t’interroges : Tropiques peut-elle être considérée comme une revue surréaliste ? Affleure une autre question : les auteurs de la revue Tropiques proposaient-ils déjà, avant le passage d’André Breton en Martinique, des textes de type surréaliste ?

On ne saurait clore cette présentation sans aborder un autre point. On ne peut manquer de remarquer l’intérêt que porte André Breton au fait que Aimé Césaire soit noir. Tu cites également, Dominique, un extrait d’une lettre qu’André Breton écrit à Léon Pierre-Quint au sujet de Wifredo Lam et de son désir de publier un long poème « Fata Morgana » avec des illustrations de l’artiste cubain qu’il décrit comme « un jeune peintre né de père chinois et de mère cubaine (noire) ». Je m’interroge : sans ce trait de leur phénotype, à savoir leur couleur de peau, ces hommes auraient-ils inspiré tout autant André Breton qui semble reporter sur les êtres humains son goût pour les masques colorés ? Pour preuve cette remarque d’André Breton dans sa préface « Un grand poète noir » d’un Cahier d’un retour au pays natal : « […] Césaire. Je retrouve ma première réaction tout élémentaire à le découvrir d’un noir si pur, d’autant plus masqué à première vue qu’il sourit »18. Et il répète à l’envi l’expression : « C’est un Noir ».

En fin de compte, cet éloge de la rencontre est également un éloge de l’amour et nous remet en mémoire les magnifiques dernières pages de L’amour fou qu’André Breton dédie à sa fille de huit mois, surnommée « Ecusette de Noireuil » : « Je vous souhaite d’être follement aimée » écrit André Breton.

Dominique, je souhaite à la plus jeune de tes œuvres, « inspirée et inspirante » (pour plagier la description de Nadja), véritable invitation à l’enthousiasme, d’être follement lue et appréciée. Une chose est sûre André Breton est par toi follement aimé, intellectuellement parlant évidemment, puisqu’il te plonge depuis tant d’années sur les chemins de la rencontre et de la relation aux frontières de lieux divers. Or, n’est-ce pas en suivant la frontière que l’on passe des corps à l’incorporel ?

Je souhaiterais terminer par une citation de Roland Barthes : « Ecrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre. La réponse, c’est chacun de nous qui la donne, en y apportant son histoire, son langage, sa liberté ; mais comme histoire, langage et liberté changent infiniment, la réponse du monde à l’écrivain est infinie […] mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure »19. Dominique, ma question, mes questions demeurent : Qui es-tu ? Qui te hantes ? Quel est le sens de ton ouvrage ?

Je vous remercie.

Cécile BERTIN-ELISABETH

Maître de Conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane

1Recherches en Esthétique, « Errances », Revue du C.E.R.E.A.P., n° 9, octobre 2003, Diffusion Jean-Michel Place éditions.

2André Breton, L’amour fou, Paris, Gallimard, 1937, p. 101.

3Alexandre Laumonier, « L’errance et la pensée du milieu », Magazine littéraire – L’errance de Cervantès aux écrivains voyageurs, n° 353, avril 1997, p. 20-25.

4Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1993, p. 9.

5Op. cit. , p. 30.

6Du point de vue historique, il convient de rappeler tout simplement le manque d’hôtels à cette époque à la Martinique et la difficulté attenante de loger 300 passagers. André Breton avait d’ailleurs réalisé ce voyage transatlantique en fond de cale, soit dans des conditions sans nul doute bien pires que celles proposées dans le camp d’hébergement (et non pas de concentration…) du Lazaret.

7« Un grand poète noir », préface par André Breton d’un Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Aimé Césaire – Œuvres complètes, Editions Désormeaux, 1976, p. 31, (Bordas, 1947).

8Dominique Berthet, André Breton, L’éloge de la rencontre. Antilles, Amérique, Océanie, Paris, HC-Editions, 2008, p. 10.

9L’Amour fou, op. cit , p. 16.

10L’Amour fou, op. cit , p. 11.

11Rappelons que la rencontre fut facilitée en Martinique par le fait que René Ménil et André Breton se connaissaient déjà.

12André Breton, L’éloge de la rencontre. Antilles, Amérique, Océanie, op. cit. , p. 54.

13Op. cit., p. 22.

14Op. cit. , p. 55.

15Idem.

16Tropiques, n° 3, « André Breton poète… », p. 31.

17Op. cit., p. 35.

18« Un grand poète noir », op. cit. , p. 33.

19Roland Barthes, Sur Racine, « Avant-propos », p. 11.

Lire aussi :

Le lieu, la rencontre, le lieu de la rencontre, la rencontre du lieu.

 Eloge de la Rencontre par Scarlett Jesus

Eloge de la rencontre par Yves Bernabé

Eloge de la rencontre par Bertin-Elisabeth