“L’élite renvoie les nouveaux venus à leur pedigree”

Jules Naudet : Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde (PUF)

— Par Jacques Minier —

reussite_socialePour de nombreux sociologues, le désir de mobilité et d’ascension sociale tiendrait aujourd’hui lieu d’« ontologie de l’homme moderne », certains suggérant même que le projet d’ascension sociale se serait imposé comme une alternative à la lutte des classes. Jules Naudet a étudié les parcours de près de 160 personnes dans trois pays très différents : l’Inde, les États-Unis et la France et cette comparaison fait clairement ressortir les particularités propres à chacune des sociétés à cet égard. Il a observé dans les récits de vie de ces nouvelles élites et les « identités narratives » qui s’y déploient, la manière dont celles-ci cherchent à réduire la tension qui existe entre leur milieu d’origine et leur milieu d’arrivée et comment elles parviennent avec plus ou moins de bonheur à s’intégrer sans pour autant renier ou « trahir » leurs origines Les trois pays étudiés offrent de ce point de vue des modèles presque opposés : l’Inde, avec son système de castes, même atténué aujourd’hui, apparaît comme l’archétype de la société fermée où les statuts sociaux sont assignés bien qu’une certaine mobilité sociale y reste possible. Les États-Unis représenteraient au contraire le modèle d’une société ouverte, opposant peu d’obstacles à la mobilité et où les statuts sociaux sont considérés comme acquis et non le résultat d’une assignation ou d’un héritage. La France, enfin, semble davantage structurée par la notion de « classes sociales » et partagée entre l’attachement aux principes égalitaires et la rémanence de formes de distinction héritées de sa tradition aristocratique, une situation paradoxale qu’illustre parfaitement son système éducatif, de l’école à l’université, avec cette particularité que constitue la concurrence des grandes écoles en termes de prestige.

Si en France, les récits témoignent du sentiment d’une profonde différence entre le groupe de départ et le groupe d’arrivée et font la plupart du temps état d’une difficulté à « trouver sa place », qui se traduit le plus souvent par l’impression de n’appartenir au final ni à un groupe, ni à l’autre, les Américains ont tendance à minimiser l’écart entre les deux groupes, même en tenant compte de la question raciale qui joue pourtant un rôle crucial. En Inde, les récits de mobilité sociale recueillis par l’auteur révèlent un attachement fort au milieu d’origine, malgré les solides barrières érigées entre les groupes sociaux dans ce pays et en vertu d’une attitude de résistance suscitée par l’existence, depuis les années 30, d’un mouvement opposé au système des castes et conduit par Ambedkar, principal rédacteur de la Constitution de l’Inde et réformateur de l’hindouisme. Celui-ci a progressivement imposé la substitution du terme « dalit », qui signifie « brisé et opprimé », à celui d’intouchable. L’essor de ce « mouvement dalit » dans les années 70 a développé l’impératif moral d’une solidarité avec les « subalternes » de la part de ceux qui, grâce aux emplois réservés dans le secteur public, l’enseignement supérieur ou la politique, ou par des opportunités ouvertes dans le secteur privé, ont pu se hisser au dessus de leur condition. Cet impératif moral et politique entraîne notamment l’obligation d’apporter son aide à sa famille ou plus largement au groupe d’origine. C’est sans doute pourquoi, du fait de ce sentiment d’utilité sociale, les nouvelles élites indiennes ne font que rarement état de difficultés d’intégration à leur nouveau milieu.

Les cas américain et français illustrent bien, selon Jules Naudet, la thèse du sociologue Ralph Turner qui oppose la mobilité de compétition et la mobilité de parrainage. Alimenté par le « rêve américain » de réussite sociale, le système de mobilité de compétition vise à s’assurer la loyauté des classes défavorisées en s’appuyant – je cite – « sur la combinaison d’une vision tournée vers l’avenir, d’une norme universelle d’ambition et d’un sentiment général de sympathie pour l’élite ». Une véritable culture de « la seconde chance » s’enracine ainsi dans l’éthique du travail et la méritocratie, elle repose sur des institutions d’enseignement supérieur comme les community collège ou les comprehensive high schools qui fournissent à la fois un enseignement professionnel et académique et permettent à des adultes de reprendre les études et de les poursuivre, par un système de transferts, dans les universités les plus prestigieuses, un peu comme s’il existait des passerelles entre l’Ecole normale supérieure et les IUT. Cela contribue à donner l’impression d’une absence de classes sociales, même si personne n’est dupe. L’auteur cite le cas de Richard, fruit de la liaison fugitive d’une allemande et d’un GI’s noir américain à la Libération, qui cultive le secret sur ses véritables origines sociales, mobilisant ainsi le registre de la cohérence et de la fidélité à soi-même, et qui se retrouve dans une réception à Harvard à prendre langue avec le seul individu alors à sa portée, le barman. Lequel lui intime l’ordre de s’éloigner de lui : « Tu es un idiot ! Va rencontrer tous ces gens ! Tu as une occasion à saisir donc éloigne-toi de moi ». D’une manière générale, les Noirs américains inclinent à privilégier le référent racial pour définir leur milieu d’origine, contrairement aux Blancs qui privilégient le référent familial, et ils manifestent une certaine méfiance à l’égard de l’idéologie du « rêve américain ».

Le cas français illustre la mobilité de parrainage, lorsque – je cite – « l’élite en place ou ses agents choisissent leurs recrues et le statut élitaire est conféré en fonction de certains critères de mérite supposé, et ne peut être conquis, quels que soient les efforts ou les stratégies ». D’où le sentiment d’étrangeté de ceux qui, parvenant par leurs propres moyens dans les sphères de l’élite, ignorent les codes de la distinction. Ceux qui ont connu une intégration précoce dans des écoles situées en dehors des quartiers populaires s’en sortent mieux, mais selon tous les témoignages, pour les autres, plus dur est le choc, qui crée en retour une sorte de clivage, voire de schizophrénie chez des personnes qui ne parviennent pas à trouver leur place entre deux mondes.

Jacques Munier

projet_entrer_ds_eliteRevue Projet N° 330 Dossier Donner la parole aux générations futures

Une revue qui émane du Ceras, le Centre de recherche et d’action sociale, qui accompagne l’engagement des chrétiens et des autres sur les terrains sociaux, politiques, économiques, associatifs. Elle a pris la suite des Cahiers de l’Action populaire qui était animée par des Jésuites préoccupés d’action sociale et de réflexion sur ses conditions. Elle vient de lancer sa version électronique revue-projet.com et fait donc le choix du bi-media pour contribuer encore davantage au débat public.

Donner la parole aux générations futures, un dossier très orienté par les préoccupations écologiques, et du monde que nous allons leur léguer

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-entrer-dans-l%E2%80%99elite-revue-projet-2012-10-23

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Naudet : “L’élite renvoie les nouveaux venus à leur pedigree”

— PAr Marie-Laure Delorme —

INTERVIEW – Le sociologue Jules Naudet décrit l’ascension d’un fils d’ouvrier nommé Franck, dans laquelle on reconnaît Patrick Romeo (président de Shell France), et s’interroge sur la méritocratie.

Vous êtes l’auteur d’Entrer dans l’élite (2012).
Je me suis livré à un travail de comparaison entre la France, les États-Unis et l’Inde sur des personnes originaires de milieux populaires qui ont connu des ascensions fulgurantes dans trois types de secteurs : la haute fonction publique, le secteur privé, l’université. Je voulais observer comment, dans des contextes géographiques, économiques, sociaux différents, ils vivaient une ascension aussi extrême. Je me suis intéressé à la manière dont ces personnes ont géré la tension entre leur milieu d’origine et leur milieu d’arrivée. J’ai pu noter qu’aux États-Unis la réussite va de soi et les problèmes de honte sociale sont moins saillants ; qu’en France il existe souvent une douleur d’être pris entre deux milieux, car les frontières entre classes sociales sont davantage marquées par des codes sociaux stricts ; qu’en Inde l’élan de solidarité vers le groupe d’origine est plus fort, car il y a l’idée qu’une fois qu’on a réussi, on doit payer sa dette à la société.

Les élites sont brocardées dans toute l’Europe.
La critique des élites est récurrente, en particulier en période de crise. Il est essentiel dans une démocratie de critiquer ses élites. La remise en cause de l’idée de privilèges est consubstantielle à la vitalité de l’idée d’égalité. Au fondement des révolutions française et américaine se trouvait l’idée qu’il fallait bâtir l’égalité économique et juridique mais aussi l’égalité de relations. Il n’existe pas de différence de nature entre chacun des membres de la société, d’où l’imposition du tutoiement au moment de la Révolution. L’idée d’égalité a connu bien des aléas entre la Révolution et aujourd’hui, comme le montre le travail de Pierre Rosanvallon. L’idée d’égalité appelle une remise en cause de la tentation permanente de l’élite d’établir des privilèges et de faire sécession avec le reste de la société. Il ne peut y avoir de véritable démocratie tant qu’il existe une distance importante entre l’élite et le reste de la société. Il est important de tendre vers une réduction de cette distance. Aujourd’hui, bien loin de diminuer, l’écart grandit.

Le sujet de votre livre est un patron que vous appelez Franck.
Franck fascine par son parcours hors norme. Il est né en 1958 et est issu de l’immigration italienne. Il a grandi en banlieue lyonnaise, à Givors, en plein dans le couloir de la chimie. La plupart des usines ont fermé au moment de la désindustrialisation. Son père travaille dans une usine appartenant au groupe Rhône-Poulenc ; sa mère est caissière dans un supermarché. Ses parents se disputent de manière violente. Franck a peu d’atouts pour s’en sortir. Mais grâce à une force exceptionnelle de travail, il a réussi à se frayer un chemin à la tête de la filiale France d’un des plus grands groupes pétroliers dans le monde.

Son père est essentiel pour le comprendre.
Un mystère demeure quant à sa réussite. Le sociologue n’a pas toutes les clés pour expliquer pourquoi Franck a réussi et non ses deux frères. On peut avancer des explications sans en être sûr. Il était l’aîné, le plus exposé des enfants aux conflits parentaux, et s’est sans doute créé une sorte de bulle lui permettant de sortir de Givors. Il existe certainement un ethos du travail hérité de son père. Son père était un parfait ouvrier, aliéné par son travail. Il parle encore aujourd’hui de son usine avec une immense émotion. Quand il n’était pas à l’usine, il était sur le terrain de la Rama, en haut de la colline, qu’il avait acheté pour pas grand-chose. Il y a construit une maison, avec son fils, à l’aide de matériaux de récupération. Ils allaient dans les décharges casser des poteaux en béton armé pour récupérer l’armature pour la maison. Franck travaillait à l’école et puis aidait son père. Il m’a fallu du temps pour découvrir la douleur née des conflits entre ses parents, car Franck l’avait dissimulée à son entourage.

Franck n’éprouve aucune honte de ses origines sociales.
Des écrivains français comme Annie Ernaux, Paul Nizan ou aujourd’hui Édouard Louis ont insisté sur la douleur née de la mobilité. Elle implique la honte de ses parents et de tout ce qu’ils représentent. La honte du milieu d’origine grandit à mesure qu’on s’approprie les façons de penser de la classe supérieure. La honte des origines, dans le même temps, appelle la honte de la honte des origines. Elle génère la culpabilité du reniement familial. On a, à l’inverse, notamment dans la littérature du 19e siècle, la figure de l’ambitieux et du légitimiste. Il va mimer les codes de son nouveau groupe et devenir plus royaliste que le roi. Ces deux types d’expérience de la mobilité ne sont pas antinomiques et peuvent aller de pair. Mais Franck donne à voir un autre rapport à ses origines. Il a converti ses origines populaires en ressources, en arme, et se montre un as du retournement du stigmate. Sa survalorisation de ses origines sociales lui sert d’alibi pour justifier des décisions parfois impitoyables. Il tire une véritable force d’être un des rares exemples de la méritocratie et d’avoir su déjouer les pièges de la reproduction sociale. Il a su se faufiler dans les failles de la structure sociale. Franck n’est ni dans le légitimisme radical (il ne tente pas de s’approprier les codes de son milieu) ni dans un attachement ouvriériste à son milieu d’origine (il a des idées néolibérales). Franck est aussi à l’aise dans les milieux modestes que dans les salons de l’Automobile Club de France.

Franck apparaît comme un patron sympathique.
Je n’ai pas voulu gommer son humanité. Franck est un patron réellement sympathique et attachant. Faire un portrait de Franck en méchant patron aurait été trop simple. Il me semble, en effet, qu’une critique efficace des logiques de la domination économique doit parvenir à se confronter à un fait essentiel, savoir que la force du capitalisme repose en grande partie sur la capacité à désarmer la critique en se réappropriant les outils de la contestation (c’est bien ce qu’a montré Boltanski). Franck est, il me semble, une incarnation particulièrement impressionnante de ce nouvel esprit du capitalisme. Il en est même un virtuose. C’est la force du capitalisme que de parvenir à placer à la tête des grands groupes des gens aux personnalités et au charisme forts tels que Franck ou d’autres plus connus comme Christophe de Margerie, Xavier Niel, Steve Jobs, Bill Gates. J’espère donc que ce livre peut donner à voir de manière un peu plus complexe comment se construit la capacité du capitalisme à désarmer la critique. Pour ne pas se faire désarmer trop vite, la critique doit donc être en mesure de déconstruire à son tour ce qui fait la force de figures telles que celle de Franck.

Le parcours de Franck est une exception dans la société française.
Sa carrière a débuté au début des années 1980, dans une entreprise marquée par une culture anglo-américaine ouverte à la promotion interne.

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Grand patron, fils d’ouvrier, Jules Naudet, Seuil, coll. “Raconter la vie”, 70 p., 5,90 euros.

Marie-Laure Delorme –