Mardi 3 février à 14h | Jeudi 5 février à 14h | Madiana ★★★★★

Le Sud 1 h 33 min du réalisateur espagnol, Victor Erice, avec Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren et Icíar Bollaín. 20 janvier 1988 en salle | 1h 33min | Drame Date de reprise 7 janvier 2026
Synopsis :
Dans l’Espagne des années 1950, Estrella, une petite fille de huit ans, vit avec ses parents au nord du pays, dans une maison appelée “La Mouette”. Son père, Agustín Arenas, médecin taciturne et mystérieux, radiesthésiste à ses heures, est originaire du sud de l’Espagne, région qu’il n’évoque jamais. Intriguée par ses silences, Estrella grandit en essayant de percer le mystère qui entoure la jeunesse et les blessures passées de cet homme qu’elle admire profondément.
Chronique d’un père absent
— Par Hélène Lemoine —
Le Sud, réalisé par Victor Erice en 1983, est un film traversé par l’absence, le silence et la mémoire. Œuvre délicate et profondément intime, il s’inscrit dans une Espagne encore marquée par les blessures de la guerre civile et du franquisme, vue à hauteur d’enfant. Comme dans L’Esprit de la ruche, Erice adopte le regard d’une jeune fille pour explorer un monde d’adultes opaque, traversé de secrets et de renoncements.
L’histoire est racontée par Estrella, qui se souvient de son enfance dans une maison isolée du nord de l’Espagne. Le Sud, d’où viennent ses parents, n’est jamais montré : il existe seulement comme un territoire rêvé, chaud et lumineux, à l’opposé du paysage froid, humide et sombre dans lequel elle grandit. Cet ailleurs invisible devient le cœur même du film. Erice fait du hors-champ un espace mental, nourri de cartes postales, de récits fragmentaires et de silences. Le Sud est moins un lieu géographique qu’un passé enfoui, une promesse inaccomplie, une blessure qui ne cicatrise pas.
Le centre émotionnel du film est la relation entre Estrella et son père, Agustín. Médecin, sourcier, figure presque magique aux yeux de l’enfant, il est à la fois fascinant et inaccessible. Taciturne, mélancolique, il incarne une génération vaincue par l’Histoire, contrainte à l’exil intérieur. En grandissant, Estrella découvre que cet homme qu’elle idolâtre porte une vie secrète, liée à une femme aimée autrefois dans le Sud. Cette révélation marque la fin de l’enfance : l’image idéale du père se fissure, laissant place à une compréhension douloureuse, mêlée de colère et de compassion.
Le cinéma occupe une place essentielle dans Le Sud. C’est dans une salle obscure qu’Estrella aperçoit pour la première fois le visage d’Irène Ríos, l’amour perdu de son père, devenue actrice. À travers cette scène, Erice fait du cinéma un lieu de projection intime, où les désirs, les regrets et les fantômes du passé prennent forme. Voir un film, c’est tenter de comprendre ce qui échappe dans la vie réelle. L’intime devient image, et l’image devient mémoire.
La mise en scène d’Erice est d’une grande sobriété, mais d’une richesse sensorielle remarquable. Les jeux d’ombre et de lumière, la lenteur du rythme, l’attention portée aux sons, aux regards et aux gestes donnent au film une dimension presque picturale. Le temps semble suspendu, comme si chaque plan retenait quelque chose qui menace de disparaître. Le pendule du père, oscillant au-dessus de la terre ou du corps de sa fille adulte, devient le symbole de cette hésitation constante entre passé et présent, entre ce qui a été vécu et ce qui ne le sera jamais.
Bien que le film soit resté inachevé dans sa conception initiale, Le Sud trouve sa force précisément dans ce manque. Ce qui n’est pas montré continue d’exister dans l’imagination du spectateur. Le film ne cherche pas à résoudre ses mystères, mais à leur donner une forme sensible. Il transforme le non-dit en émotion, et l’absence en présence persistante.
Œuvre mélancolique mais lumineuse, Le Sud est une méditation sur l’enfance, le deuil des illusions et la transmission silencieuse des blessures. Victor Erice y signe un film d’une rare délicatesse, qui nous rappelle que certaines vérités ne se disent pas, mais se ressentent.
