Le PABE fait hurler les failles

— par Selim Lander —

Le Plastik Art Band Expérimental n’en est pas à sa première exposition à Tropiques-Atrium Scène Nationale, à Fort-de-France. On se souvient, parmi d’autres, de « Féminins du sac » en 2014. Le PABE, actif depuis 2009 sous la houlette de Michèle Arretche, n’est pourtant pas une « École de peinture » au sens de l’histoire de l’art ; il ne réunit pas des artistes reconnaissables par leur esthétique commune. Si le PABE est quand même une école, c’est avec un « é » minuscule, puisque des sessions de formations sont organisées périodiquement à l’intention de ses membres sous la direction de tel ou tel plasticien. En dehors de cette volonté de se perfectionner, les artistes toutes féminines du PABE ont en commun leur passion pour l’art, le besoin de s’exprimer en art, chacune bien sûr avec ses moyens, son imaginaire propres mais une sensibilité toujours féminine, si tant est que cela ait un sens.

L’artiste est le plus souvent solitaire. Seul devant sa toile ou les matériaux qu’il compte utiliser, il doit puiser en lui-même les forces qui lui permettront d’avancer. Or le PABE s’apparente également à une école en suscitant des rencontres de travail qui s’apparentent aux séances en atelier. Ces rencontres jouent un rôle essentiel dans la préparation des expositions du groupe, toujours thématiques, pour décortiquer le sujet choisi en commun, réflexions qui nourriront par la suite les productions individuelles.

Vincent Gayraud (détail)

L’exposition « Hurler les failles » s’inscrit – bien qu’elle dure plus longtemps – dans le cadre d’une semaine consacrée à Haïti et son titre reprend celui d’un échange épistolaire entre Yara Ligiéro et Jean Erian Samson, les deux fondateurs de la revue annuelle DO-KRE-I-S (Revue Haïtienne des Cultures Créoles, créée en 2017), publié dans le numéro 6 de cette revue.

Malgré le travail en amont des plasticiennes du PABE, il n’est pas toujours aisé de reconnaître au premier coup d’œil la « faille » dans telle ou telle œuvre exposée. Mais les cartels confirment que, au moins pour l’artiste, son œuvre était bien une tentative d’explorer le thème de l’exposition. Ainsi, simple exemple, la première œuvre qui frappe, en entrant, est une série très flashy de canards en porcelaine, produits de l’industrie et donc tous identiques au départ, que Valérie Pauvert a partiellement transformés, repeints, avec des ajouts, etc. Cette artiste par ailleurs psychiatre nous invite à voir dans ses figurines « où rien n’est intact et pourtant tout tient debout […] ce que l’on veut bien reconnaître de soi, [notre] fragilité ». Autre exemple, chez Daouia une grande étoffe blanche, artistement drapée, agrémentée de quelques accessoires noirs ou rouges, dessine comme un chemin tortueux mais ascendant. L’œuvre est dédiée à Coco Chanel qui a incarné une telle ascension, « transformé la faille en force et la peur en élégance ».

Quoi de plus approprié que le portrait pour exprimer la faille qui « nous habite, prend corps en nous individuellement ou collectivement » ? Le grand fusain exposé par Vincent Gayraud se passerait de commentaire : le regard de son modèle, son visage, son geste de défi (majeur levé) disent suffisamment, à leur façon, que si nous portons en effet des failles, elles ne doivent pas nous paralyser.

Françoise Lévy (détail)

Autre exemple, les peintures de Maure, d’une belle facture, sont plus énigmatiques. Ainsi le quadriptyque sur un support qu’elle a fabriqué elle-même à partir de vieux papiers triturés, transformés en une pâte grossière et couvert d’une peinture épaisse, de belle facture : ce papier avec ses déchirures se veut, nous apprend-elle, représentation de l’imago de l’artiste, de ses « déchirures émotionnelles ». De même l’extraordinaire travail de broderie de Françoise Lévy, entrelacs de racines et de bien d’autres motifs : peut-être l’artiste qui nous invite à repenser notre rapport au monde, à trouver notre « chemin de soi » veut-elle nous faire entrevoir nos propres failles dans le fouillis apparemment désordonné de cette œuvre ? Quant au tableau composite de Chantaléa Commin (première photo), sorte d’allégorie de la colonisation aux Antilles, fort intéressant au demeurant, il a plus à voir avec la militance décoloniale qu’avec les failles, sauf à voir des failles partout.

Jean Erian Samson avec Michèle Arretche

On ne poursuivra pas davantage ce panorama d’une exposition nécessairement diverse qui réunit douze femmes artistes membres du PABE et cinq invités (parmi lesquels Vincent Gayraud, seul représentant de l’autre sexe) mais l’on espère en avoir dit suffisamment pour donner envie de la visiter, en prenant son temps. Attention, cependant, il est préférable de se renseigner sur les heures d’ouverture de la salle.

« Hurler les failles » par le PABE, du 13 janvier au 14 février 2026 à Tropiques-Atrium, Fort-de-France.

Parmi les autres événements de la semaine intitulée « Fenêtre sur Haïti », du 12 au 17 janvier 2025 : la projection du film Koutkekout de Joseph Hilliel, la pièce de théâtre Toussaint L’Ouverture, le souffle de la liberté de Nadège Perrier, un concert de Jowee Omicil et une conférence de Jean Erian Samson, lequel a présenté sa revue DO-KRE-I-S en la replaçant dans le panorama plus vaste des revues concernant la Caraïbe ou l’Outre-mer (à commencer par la revue martiniquaise Recherches en Esthétique).