Kösem Sultan au cœur du pouvoir ottoman

– par Rodolf Etienne

Kösem Sultan, la dame de Topkapi, entre dans l’histoire presque sans passé.

On ignore son nom, son lieu de naissance, les circonstances exactes qui l’ont conduite au palais impérial.

Kösem Sultan, la dame de Topkapi se trouve pourtant historiquement au coeur du pouvoir ottoman.

Compagne d’Ahmed Ier, mère de deux sultans, grand-mère d’un troisième, elle traverse près d’un demi-siècle de crises dynastiques et transforme la position traditionnellement réservée aux femmes du palais en véritable instrument politique.

Son histoire est celle d’une formidable ascension, mais aussi celle d’une femme qui conquiert le pouvoir sans jamais pouvoir sortir du système qui l’a d’abord enfermée.

Une femme surgie presque de nulle part

Le commencement de sa vie appartient davantage à l’incertitude qu’à l’histoire. Les sources ottomanes ne permettent pas d’établir précisément sa famille, son lieu de naissance ni les circonstances de son arrivée au palais. Elle aurait été d’origine chrétienne orthodoxe ; différentes traditions lui attribuent des origines grecques ou balkaniques. Les noms Mahpeyker et Kösem apparaissent ensuite dans les sources ottomanes. C’est donc avec prudence qu’il faut accueillir les biographies qui lui donnent une enfance très précisément documentée.

Cette zone obscure explique en partie la fascination qu’elle a exercée sur les romanciers. Dans La Dame de Topkapi, publié chez Denoël en 1997, Jean Bell imagine une Kösem capturée adolescente lors d’une razzia sur les côtes grecques avant d’être conduite au sérail. Le roman est suffisamment documenté pour avoir fait l’objet, en 2000, d’une recension dans Belleten, la revue de la Société historique turque. L’historien Mücteba İlgürel y souligne le caractère inhabituel de ce roman historique accompagné de documents et d’une importante bibliographie, tout en en relevant certaines lacunes. Autrement dit, Jean Bell nous offre une remarquable porte d’entrée dans l’histoire de Kösem, mais le roman ne doit pas être confondu avec les certitudes de l’historien.

Topkapi – derrière le fantasme occidental du harem

Pour comprendre Kösem, il faut également abandonner une représentation tenace du harem ottoman comme simple prison voluptueuse peuplée de femmes attendant les désirs du sultan. Le harem est certes un espace clos, profondément hiérarchisé, où de nombreuses femmes sont arrivées en situation de servitude. Mais c’est aussi une institution du palais, avec ses règles, ses fonctions, ses apprentissages et ses possibilités d’ascension. L’encyclopédie islamique turque rappelle que les femmes y étaient formées et qu’une véritable hiérarchie permettait de passer du statut de cariye, femme servile du palais, à différentes fonctions de responsabilité. Au sommet se trouvait la valide sultan, la mère du souverain régnant.

C’est là que le destin de Kösem devient extraordinaire. Elle ne brise pas les portes de Topkapi. Elle apprend à en maîtriser les règles. Dans un système politique où la légitimité suprême reste masculine et dynastique, sa relation au sultan puis surtout sa maternité deviennent les fondements de son autorité. Elle donne notamment naissance aux futurs sultans Mourad IV et Ibrahim Ier. Lorsque Mourad monte sur le trône le 10 septembre 1623, il n’a qu’une douzaine d’années. Kösem devient valide sultan et participe directement à la gestion d’un empire confronté à des rébellions, à l’agitation des janissaires, aux difficultés financières et à la perte de Bagdad.

Quand la maternité devient une fonction politique

C’est sans doute ici que Kösem est la plus intéressante à observer avec notre regard contemporain. Son pouvoir procède d’abord de la maternité, mais elle transforme cette maternité dynastique en fonction politique. Le titre de valide sultan n’est pas honorifique. La mère du sultan occupe le sommet de la hiérarchie féminine du palais, dispose d’importants revenus, d’un personnel propre et d’intermédiaires capables d’agir à l’extérieur du harem. Du dernier quart du XVIe siècle au milieu du XVIIe, plusieurs de ces femmes interviennent directement dans les affaires de l’État, période que l’historiographie ottomane a souvent désignée sous l’expression de « Sultanat des femmes ».

Sous Mourad IV, Kösem exerce une influence particulièrement importante durant la minorité de son fils. Lorsque celui-ci prend progressivement personnellement les commandes de l’État au début des années 1630, sa mère ne disparaît pourtant pas de la scène. Après sa mort en 1640, le frère de Mourad, Ibrahim Ier, devient à son tour sultan : Kösem est donc, fait remarquable, valide sultan d’un deuxième souverain. Lorsque Ibrahim est déposé en 1648 et que le petit Mehmed IV, âgé de seulement six ou sept ans, accède au trône, Kösem parvient encore à rester au sommet de la hiérarchie du palais en qualité de grand-mère du jeune souverain.

Une femme arrivée au palais sans pouvoir propre se retrouve ainsi au voisinage immédiat du gouvernement sous trois générations de souverains.

Gouverner sans être sultan

Kösem ne porte jamais le titre de souveraine de l’Empire ottoman. Elle n’en exerce pas moins un pouvoir réel. Elle dialogue avec les dignitaires, s’appuie sur des réseaux dans le palais et parmi les janissaires, intervient dans la nomination de responsables et prend position dans plusieurs crises. Son pouvoir n’est donc pas seulement celui, plus difficile à mesurer, de l’influence privée exercée sur un homme. Il possède une dimension institutionnelle : sa position de mère du sultan lui donne accès aux circuits mêmes de décision. Les travaux consacrés au harem ottoman montrent d’ailleurs combien la frontière entre le palais, la famille dynastique et l’appareil d’État était alors différente de celle que nous imaginerions aujourd’hui.

Ce constat oblige également à nuancer une autre idée : Kösem n’est pas une féministe avant l’heure. Rien n’indique qu’elle cherche à abolir le système qui permet son ascension ou à émanciper les femmes en tant que groupe.

Elle conquiert une place exceptionnelle à l’intérieur d’un ordre politique, dynastique et patriarcal dont elle apprend mieux que beaucoup d’autres à manier les ressorts.

C’est précisément ce qui rend son destin si intéressant : l’histoire des femmes de pouvoir n’est pas nécessairement celle de femmes qui combattent explicitement la domination masculine. Elle peut également être celle de femmes qui découvrent les interstices du système et les agrandissent jusqu’à y construire leur propre autorité.

Le pouvoir, l’argent et la ville

Cette puissance laisse des traces très concrètes. Les valide sultans disposent de revenus considérables ; Kösem reçoit notamment une allocation quotidienne parmi les plus élevées accordées aux femmes de la dynastie et contrôle différentes sources de revenus. Mais elle utilise également une partie de ces ressources dans un système de fondations pieuses et charitables. À Üsküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul, elle fait édifier en 1640 le complexe de la Çinili Camii, comprenant mosquée, école, fontaine, hammam et autres équipements. Des fondations associées à Kösem financent aussi des œuvres à Istanbul et jusqu’à La Mecque et Médine.

Cette dimension mérite d’être retenue car elle montre une autre forme du pouvoir féminin ottoman : bâtir, financer, nourrir, former et laisser son nom dans l’espace urbain. Le pouvoir ne se mesure donc pas seulement au nombre d’intrigues réussies ou de vizirs renversés. Il se matérialise également dans la pierre, les fondations et la redistribution.

Deux femmes face à face

La dernière bataille de Kösem est peut-être la plus révélatrice. Après l’avènement de son petit-fils Mehmed IV, une autre femme possède désormais une légitimité comparable à la sienne : Turhan Sultan, la mère du jeune souverain. Deux générations féminines se retrouvent ainsi au sommet du même dispositif. Kösem possède l’expérience et de solides alliances, notamment parmi les janissaires ; Turhan possède l’argument décisif de la maternité du sultan régnant et construit son propre réseau dans le palais. Le conflit devient progressivement une lutte pour le contrôle du pouvoir.

Les chroniques ottomanes utilisées par les historiens rapportent qu’en 1651 Kösem et ses alliés auraient envisagé de déposer Mehmed IV et de le remplacer par un autre petit-fils, Süleyman, dont la mère aurait été plus facilement contrôlable. Prévenue du complot, la faction de Turhan prend les devants. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1651, Kösem Sultan est tuée dans le harem de Topkapi. Elle est ensuite inhumée auprès d’Ahmed Ier, à la mosquée Sultan-Ahmed.

La femme qui avait survécu à plusieurs règnes finit donc victime du système politique qu’elle avait si longtemps réussi à dominer.

Une prison ou une machine à fabriquer du pouvoir ?

Le destin de Kösem oblige finalement à renverser la question. Topkapi fut-il pour elle une prison ou le lieu de sa puissance ? Les deux à la fois. Elle entre dans une institution dont elle n’a vraisemblablement pas choisi les règles. Sa liberté personnelle est limitée par une société, une dynastie et un ordre politique profondément masculins. Pourtant, ce même système crée une fonction — celle de mère du souverain — susceptible de placer une femme au cœur de l’État.

C’est précisément là que son histoire rencontre une interrogation qui dépasse largement l’Empire ottoman : une femme qui accède au sommet d’un système pensé par et pour des hommes change-t-elle ce système, ou démontre-t-elle seulement qu’elle est capable d’en maîtriser les règles ?

Kösem ne nous donne pas de réponse simple. Elle gouverne sans pouvoir devenir sultan. Elle protège, finance et construit ; elle intrigue également, élimine des adversaires et participe aux luttes brutales d’un pouvoir dynastique où survivre signifie souvent empêcher l’autre de survivre politiquement — parfois physiquement. Ni victime idéale, ni héroïne irréprochable, elle fut un acteur politique à part entière.

C’est peut-être en cela que son destin est véritablement exceptionnel. Plus de trois siècles et demi après sa mort, Kösem Sultan ne nous fascine pas seulement parce qu’une femme est parvenue au sommet de Topkapi. Elle nous oblige à regarder autrement

les lieux où se fabrique le pouvoir, les chemins détournés par lesquels les femmes ont pu y accéder et le prix qu’elles ont parfois dû payer pour y demeurer.

Un empire immense, sous pression

Au début du XVIIᵉ siècle, l’Empire ottoman reste l’une des principales puissances du monde. Il contrôle l’Anatolie, une grande partie des Balkans, le Levant, l’Égypte, les villes saintes de La Mecque et Médine ainsi que de vastes territoires d’Afrique du Nord. Istanbul commande les passages entre Méditerranée et mer Noire et demeure au centre d’un immense réseau commercial, militaire et diplomatique.

Mais derrière cette puissance territoriale apparaissent de fortes tensions. À l’est, l’Empire affronte régulièrement la Perse safavide pour le contrôle de l’Irak, du Caucase et de la Mésopotamie ; Bagdad change plusieurs fois de mains avant d’être reconquise par Mourad IV en 1638. À l’ouest, les Ottomans restent engagés dans une confrontation durable avec les Habsbourg et les puissances européennes en Méditerranée. À l’intérieur, les révoltes des Celali secouent l’Anatolie, les janissaires interviennent de plus en plus directement dans les crises politiques et les difficultés fiscales fragilisent le pouvoir central.

C’est donc au cœur d’un empire considérable, mais traversé par des guerres extérieures, des révoltes et des successions dynastiques dangereuses, que Kösem Sultan construit son influence. Son pouvoir ne s’exerce pas dans le calme feutré d’un palais : il se développe dans l’un des moments les plus instables de l’histoire ottomane.

Le livre

Jean Bell, La Dame de Topkapi, Denoël, 1997. Le roman historique prend Kösem pour personnage central et reconstitue librement les premières années de sa vie ainsi que son ascension au palais. Une édition française est attestée chez Denoël en 1997 ; l’ouvrage a également été traduit en turc dès 1998. (Label Emmaüs)

Sources et références

TDV İslâm Ansiklopedisi — Kösem Sultan, notice de Mücteba İlgürel, particulièrement précieuse pour distinguer les faits documentés des récits postérieurs. Lire la notice Kösem Sultan

TDV İslâm Ansiklopedisi — Vâlide Sultan, par Ali Akyıldız, pour le statut institutionnel, les revenus et le rôle politique des mères de sultans. Lire la notice Vâlide Sultan

TDV İslâm Ansiklopedisi — Harem, pour l’organisation et les fonctions du harem impérial ottoman. Lire la notice consacrée au harem ottoman

TDV İslâm Ansiklopedisi — Turhan Sultan, indispensable pour comprendre la dernière lutte de pouvoir entre les deux femmes. Lire la notice Turhan Sultan

Belleten — Mücteba İlgürel, recension savante de la traduction turque du roman de Jean Bell. Lire la recension de La Dame de Topkapi

Wikimedia Commons, portraits historiques et iconographie de Kösem Sultan, dont plusieurs œuvres anciennes libres de droits. Voir les documents iconographiques consacrés à Kösem Sultan

Kösem Sultan à l’écran

La destinée de Kösem Sultan a également inspiré le cinéma et la télévision turcs. En 2010, le film Mahpeyker: Kösem Sultan, réalisé par Tarkan Özel et écrit par Avni Özgürel, retrace son ascension depuis son arrivée au palais jusqu’à son rôle politique dans l’Empire ottoman. Le projet revendiquait notamment la volonté de sortir de la représentation orientaliste du harem réduit à un espace de sensualité et de montrer les femmes du palais comme des actrices de l’histoire.

En 2015, Kösem devient surtout l’héroïne de la grande série historique turque Muhteşem Yüzyıl: Kösem — The Magnificent Century: Kösem à l’international. Produite par TIMS Productions, elle compte deux saisons et 60 épisodes, diffusés entre 2015 et 2017. La série suit son arrivée auprès d’Ahmed Ier, son ascension dans le harem, puis son exercice du pouvoir sous les règnes de ses fils et de son petit-fils. Kösem y est notamment interprétée par Beren Saat, puis Nurgül Yeşilçay.

Pour aller plus loin 
Page officielle de Muhteşem Yüzyıl: Kösem chez TIMS Productions
Mahpeyker: Kösem Sultan sur IMDb
Muhteşem Yüzyıl: Kösem sur IMDb