Surprise! : “Le Condamné à mort”, n’était pas celui qu’on attendait!

— Par Roland Sabra —

Alfred Alexandre n’est pas le premier à vouloir adapter « Le Dernier Jour d’un Condamné » ce roman à thèse de Victor Hugo. Pièces de théâtre, films, bande dessinée, opéra se succèdent dans le monde entier depuis 1829. Le livre, incontournable dans le parcours de tout lycéen, appartient au domaine public, il est en conséquence téléchargeable gratuitement en pdf et en version audio. C’est donc un texte connu que l’on s’attendait à retrouver dans l’interprétation de Dominik Bernard mis en scène par José Exélis le 27 mars 2021 à Tropiques-Atrium. Ce ne fut pas tout à fait le cas. Euphémisme! Le texte hugolien n’a été que le prétexte d’un autre texte qui a souffert de la comparaison. Rappelons d’abord quelques éléments pour mémoire. Le roman a été écrit en trois semaines, par l’auteur révulsé par plusieurs rencontres, dès 1822 avec le spectacle de la guillotine. S’il est écrit à la première personne, si le narrateur n’est pas identifié, si son crime n’est pas précisé au-delà d’une brève reconnaissance de culpabilité «« moi, misérable qui ai commis un véritable crime, qui ai versé du sang ! » si les lieux restent vagues, au-delà de l’évocation de Paris, de Bicètre, de la Conciergerie, qui ont pour fonction d’ancrer le récit dans le réel — c’est parce que le livre se veut être « une plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés » qu’ils soient riches ou pauvres, coupables ou innocents. Hugo ne voulait pas qu’on puisse s’attacher à l’homme, et ne surtout pas en faire un cas particulier, dire « celui-là ne méritait pas de mourir mais d’autres peut-être…. » Encore une fois le personnage représente tous les accusés possibles qui, quels qu’ils soient, quoi qu’ils aient fait, ce en quoi l’ abolitionnisme de Hugo a valeur universelle. La Déclaration du même nom le dit ainsi : « «Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.» La peine de mort viole ces droits humains fondamentaux.

Alfred Alexandre rompt avec cette éthique, il donne chair à son personnage, en en faisant un général, opposant politique à un régime dictatorial, condamné à mort pour avoir défendu la liberté, noble cause parmi les nobles causes. Difficile dans ces conditions de ne pas condamner la condamnation ! Comme l’écrit Selim Lander dans Madinin’Art , « Importe à Alexandre, au fond, moins la condamnation de la peine de mort que l’exaltation de la révolte contre un pouvoir décrété injuste. »

Pourquoi pas ? Certes, mais dès lors se pose la difficulté de l’articulation des deux thématiques et celle de la cohabitation de la prose hugolienne avec la prose « alexandrine ». Au delà du fait qu’elles n’évoquent pas le même sujet, les registres de langue qu’elles utilisent ont bien du mal a cohabiter. Très vite l’attention au propos disparate du texte se dérobe au profit de ce qui est montré sur le plateau. Il faut dire et souligner qu’il y a là, au grand bonheur du spectateur, de très belles choses. Sur le sol, au milieu de l’espace trône une petite estrade rectangulaire légèrement inclinée, réceptacle d’images vidéo, pas très visibles des premiers rangs, et qui figurera les différents cachots. Noire est la couleur qui domine la scénographie, le vide du décor, la tenue du comédien et le deuil préfiguré du dénouement. Ce noir est surexposé, survalorisé par l’admirable travail de lumières que réalise Dominique Guesdon qui sculpte en ses moindres détails le corps physique du comédien. Ainsi se succèdent des tableaux de palettes de noirs et de morceaux du corps, par la-même, déjà découpé du condamné. Dominik Bernard est au mieux de ce qu’il fait dans ce qu’il sait faire. Intelligemment invité à chorégraphier son expression gestuelle par Pascal Séraline, il capture l’attention du public dans une performance qui plonge la salle dans une apnée sans fin, bercée en sourdine par une discrète création musicale de Manuel Césaire. Il y eut des émois, féminins et peut-être masculins lors de cette prestation. Ce qui se donne à voir, dans une esthétique, sobre, d’autant plus sobre qu’elle est pensée, élaborée, éclipse, sans difficulté aucune et sans regret, ce qui aurait pu être entendu. Il faut, hélas, souligner que la diction imposée à l’artiste redouble la fermeture à l’écoute du propos. La multiplication des suspensions du dire dans l’énoncé du texte tourne à la manie. Le spectateur en arrive à compter le nombre de mots que le personnage va prononcer de suite sans point de suspension en faisant le pari, trop souvent gagnant, que ce sera entre trois et cinq ! Si parfois au théâtre le corps de l’acteur porte le texte, il peut aussi lui porter préjudice, on l’a déjà vu et revu au cours de ce Festival des petites formes. Dominik Bernard a eu le talent par sa prestation, bien dirigée, bien maîtrisée, de nous intéresser et de nous faire espérer d’autres performances sur d’autres plateaux, avec d’autres textes.

R.S.

Fort-de-France, le 29/03/2021

 

Avec : Dominik Bernard
Mise en scène : José Exélis
Adaptation : Alfred Alexandre
Assistante à la mise en scène et collaboratrice artistique : Suzy Manyri
Collaboration artistique : Dominik Bernard
Chorégraphie : Pascal Séraline
Scénographie et création lumière : Dominique Guesdon
Création musicale : Manuel Césaire
Visuel : Doré