“Le but de Roberto Carlos” : que vienne le temps d’un autre temps.

— Par Roland Sabra —

Pour beaucoup c’est le plus beau coup franc de l’histoire du football. On peut le revoir à l’infini ici. De façon totalement improbable, le ballon a contourné le mur par la droite et soudain bifurque vers la gauche heurte le poteau et rentre dans le petit filet. Vaincre l’impossible c’est la même détermination qui anime ce jeune garçon qui, Ulysse des temps modernes, entame un périple qui doit le mener de son Afrique natale vers un pays européen où il espère signer un contrat dans une équipe de foot. Il a pour compagnon de galère Moussa, Vlad, Rarek, Anita, Kossi, Yanis, Sali, Dit Mir, Adama, Garda, l’Albanais et bien d’autres sans nom, sans fortune, sans rien que qu’espérance d’un passage vers un lieu où l’on ne crève pas de faim.

Le texte est une composition à entendre. Assonances, anacoluthes et anaphores sont au service d’une musicalité narrative décalée. La voix dit d’un lieu multiple, tout autant le migrant, le passeur, le garde-frontière, le flic, que la peur, l’angoisse, l’espérance, le souffle du voyage, ses ruptures, ses courses, ses retours en arrières, l’enfermement et le sable du désert. Chaque mot semble n’avoir été choisi que dans sa juxtaposition possible avec un autre. Face à ce que la tendance à la catégorisation nomme «  drame des migrants », « réfugiés », « exil », « franchissement des frontières », l’artiste se distingue du journaliste, du reporter, de l’enseignant par cette question : quel mots mettre sur un événement ? Ou plus exactement quelle forme d’écriture pour lui donner sens ? L’auteur, Michel Simonnot a choisi la musique des mots dans une construction narrative autour d’un déroulé, avec allers, des retours, des incises sous formes de documents événementiels, de fictions, et des évasions poétiques dont l’agencement débouche sur un au-delà du tragique, fuyant tout pathos, vers une ouverture sur un devenir en acte. Le but impossible sera conquis.« Les lignes de lunes à fleur du fer nous précèdent. Nous guident. Jusque l’entrée du tunnel. Corps lueurs de fuite. Pierres concassées. Petites. Chevilles qui cèdent à chaque arrête de pierre. Être en survol, en suspens ».

Ce qui se joue dans la juxtaposition d’espaces, de lieux et d’émotions est du côté de la parole, de la façon dont le comédien fait corps avec ce qu’il dit tout en échappant à la tentation de la représentation ou pire de l’illustration. Le comédien n’a pas à être un personnage. Il est la situation qu’il traverse et le regard éloigné qui la décrit. Michel Simonot, longtemps adjoint à la direction des fictions à France Culture garde dans son écriture la marque du théâtre radiophonique. Les personnages prennent formes par la corporéité de la voix. Théâtre minimaliste dans sa monstration au service du sens.

Hassane Kassi Kouyaté n’est pas le premier metteur en scène à se colleter avec le texte. Il le fait avec ce style dépouillé qui est le sien et qui humblement se met au service du texte. Il dessine une superbe scénographie très épurée autour d’un rectangle traversé d’une médiane, comme un fil de rasoir sur lequel d’avancées en reculades se déplace le comédien. De chaque coté de l’espace de jeu dessiné au sol deux musiciens africains brisent et déchirent le silence et les cœurs par des chants et musiques venus des tréfonds de leur âme et qui vont s’accrocher aux cintres du théâtre. Musique sublime venue d’instruments sacrés utilisés dans certaines cérémonies seulement. La chasse en l’occasion. En fond de scène dans une lucarne ovoïde inutilement décorée de feuillage, des vidéos un peu trop nombreuses et parfois superfétatoires versent inutilement dans l’illustration. Entre les musiciens superbes et magnifiques, un comédien qui tente désespérément d’honorer ce qu’il fût et qui n’est plus, perdu entre fausses colères et désespoir simulé, à mille lieues de l’absolue détermination d’un Roberto Carlos au moment du coup franc. Oreillette collée côté droit, pour que la régie lui souffle le texte, il balaie l’espace de gesticulations répétées, mange les syllabes des mots si soigneusement choisis par l’auteur et faute d’être habité par le texte le surjoue, chante les phrases qu’il n’a pas assimilées. Caricature d’une génération de comédiens invitée à passer la main.

Hassane Kassi Kouyaté se fourvoie en persistant à faire travailler des comédiens si peu souvent sollicités par ailleurs et qui demeurent accrochés au souvenir des espoirs qu’il ont pu susciter en d’autres temps, à l’ombre d’un protectionnisme qui ne fut pas même éducateur. Confrontée à la concurrence internationale, à la mondialisation des pratiques théâtrales, cette génération valeureuse en son temps a aujourd’hui perdu pied. Venue des banlieues parisiennes, d’Afrique, de la diaspora ou d’Amérique latine, une relève est là. C’est à elle qu’il faut penser. Sérieusement.

Fort-de-France, le 28/01/2017

R.S.