Samuel Suffren, filmer l’absence et le rêve d’ailleurs
Né en 1992, Samuel Suffren est un réalisateur et producteur haïtien dont le travail s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus singulières du cinéma caribéen contemporain. Son œuvre est profondément ancrée dans l’intime : elle prend racine dans l’histoire de son père, habité toute sa vie par le rêve de partir aux États-Unis sans jamais pouvoir quitter Haïti.
De ce matériau autobiographique naît une trilogie de courts métrages qui explore l’exil, l’attente et l’amour filial à travers ceux qui restent. Un triptyque sur « l’absence et l’ailleurs », décliné selon différents points de vue au sein d’un même cercle familial.
La trilogie haïtienne : un rêve américain vu depuis le rivage
Conçue après la mort de ses parents – son père en 2019, sa mère trois mois plus tard – la trilogie marque un tournant dans le parcours du cinéaste. Alors qu’il envisageait initialement un documentaire, il choisit finalement la fiction pour retravailler cette mémoire intime.
« Quand on s’accapare d’une matière à partir de son histoire personnelle pour la retravailler, ça peut s’avérer être un exercice masochiste. Ça fait du mal mais ça fait du bien aussi. »
Les trois films déclinent un même motif : le « rêve américain », toujours envisagé depuis Haïti et souvent à travers le voyage périlleux en bateau. Suffren s’est rendu à Port-de-Paix, là où son père avait tenté la traversée en 1981. Il y constate que les départs clandestins n’ont pas cessé ; ils se sont même amplifiés.
Chaque volet adopte un point de vue différent :
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l’homme qui part et la femme qui attend,
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la femme qui part et l’homme qui attend,
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le fils qui part et les parents qui attendent.
L’absence devient ainsi un personnage à part entière, parfois matérialisé par une voix, une cassette, un téléphone.
Agwe (2022)
Premier volet de la trilogie, Agwe met en scène François quittant Haïti pour les États-Unis, laissant derrière lui sa femme Myrlande, enceinte. Dix ans plus tard, sans nouvelles, elle décide d’offrir un sacrifice à Agwe, dieu de la mer dans le panthéon vaudou.
Le film est sélectionné au Festival international du film de Locarno en 2022 et reçoit le Prix Paul Robeson du meilleur film de la diaspora africaine au FESPACO 2023. Il circule ensuite dans plus d’une trentaine de festivals à travers le monde.
D’emblée, Suffren impose une mise en scène sobre, centrée sur l’attente, la mer et le silence.
Des rêves en bateaux papiers (2024)
Deuxième volet, Des rêves en bateaux papiers inverse la perspective : ici, c’est la femme qui est partie. Édouard et sa fille conservent précieusement une cassette envoyée des États-Unis. Que peut-on espérer d’un amour lointain après des années d’absence ?
Le film est présenté en compétition officielle au Festival du film de Sundance en 2024. Il remporte notamment le prix du meilleur court métrage au Festival de Nashville et au Festival international du film de Tirana, devenant ainsi éligible aux Oscars.
Pour Suffren, la projection à Sundance revêt une dimension quasi mystique : il foule le sol américain avec un film inspiré de son père, dans le pays que celui-ci rêvait de voir. « Papa, je l’ai fait pour toi », confiera-t-il en évoquant ce moment.
Cœur Bleu (2025)
Présenté en première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes en 2025, Cœur Bleu clôt la trilogie.
Marianne et Pétion vivent dans l’attente des nouvelles de leur fils parti aux États-Unis. L’absence prolongée ronge peu à peu la mère, malade. Le père, lui, tente de préserver celle qu’il aime, quitte à s’abriter derrière ce rêve américain devenu échappatoire.
Ce troisième film est le plus autobiographique : Suffren y mêle l’histoire de son père à la maladie de sa mère et prête même sa voix au personnage du fils absent. Le film reçoit le Grand Prix du court métrage Lespri Sinéma 2025 et le Prix du meilleur court métrage international à Clermont-Ferrand en 2026.
Un cinéma de transmission et d’engagement
Au-delà de son œuvre personnelle, Samuel Suffren s’engage activement pour le cinéma haïtien. En 2019, il fonde à Port-au-Prince l’association KIT, collectif de photographes et de cinéastes qui organise les Rencontres du Documentaire en Haïti. Il crée ensuite sa société de production KIT Films, destinée à porter ses projets et à accompagner de jeunes talents.
Il développe actuellement un long métrage documentaire, Lòtbò, à partir d’images tournées avec son père avant sa mort, ainsi qu’un projet de fiction intitulé Je m’appelle Nina Shakira.
Le destin de l’ailleurs
À travers cette trilogie, Samuel Suffren dépasse le simple récit familial. Il interroge un phénomène collectif : celui d’un pays qui se vide, d’un « ailleurs » qui s’impose parfois comme un destin plus que comme un rêve.
Son cinéma donne une place centrale à ceux qui restent : aux femmes, aux parents, aux enfants suspendus à un signe de vie. Il transforme l’absence en présence sensible, et le manque en matière cinématographique.
En bouclant sa trilogie avec Cœur Bleu, Suffren accomplit un geste intime et universel : faire exister, par la magie du cinéma, ceux qui n’ont jamais atteint l’horizon qu’ils contemplaient.
