La théorie du Donut : une nouvelle économie est possible

Le Donut, en anglais Doughnut model ou Doughnut Economics, est un cadre visuel pour la durabilité de l’économie — présenté sous forme de beignet — combinant le concept de limites planétaires avec celui, complémentaire, de frontières sociales. Ce modèle propose de considérer la performance d’une économie par la mesure dans laquelle les besoins des gens sont satisfaits sans dépasser le plafond écologique de la Terre. Le nom dérive de la forme du diagramme, c’est-à-dire un disque avec un trou au milieu. Le trou central du modèle représente la proportion de personnes qui n’ont pas accès aux éléments essentiels de la vie (soins de santé, éducation, équité, etc.) tandis que le bord extérieur représente les plafonds écologiques (limites planétaires) dont dépend la vie et qui ne doivent pas être dépassés.

Par conséquent, une économie est considérée comme prospère lorsque les douze fondements sociaux sont réunis sans dépasser aucun des neuf plafonds écologiques. Cette situation est représentée par la zone entre les deux anneaux, à savoir l’espace sûr et juste pour l’humanité. Le diagramme a été développé par l’économiste d’Oxford Kate Raworth dans le document d’Oxfam A Safe and Just Space for Humanity et élaboré dans son livre Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist.

Le 7 avril 2020, après avoir commandé en 2015 une étude sur la mise en œuvre d’une économie circulaire, le conseil de la ville d’Amsterdam déclare fonder sa stratégie sur ce modèle économique, en lien avec Kate Raworth et son équipe, pour « rendre l’économie de la ville totalement circulaire d’ici 2050 en commençant par réduire de moitié l’utilisation des matières premières en 10 ans ». L’une des illustrations de cette stratégie est la création du quartier résidentiel Strandeiland (nl) (« île de la plage »), composé de 80 000 logements, à travers le choix des matériaux et la présence de 40 % de logements sociaux4. La construction du quartier pourrait débuter en 2023.

Indicateurs
Fondations sociales
Les fondements sociaux s’inspirent des objectifs de développement durable des Nations Unies6. Ceux-ci sont:
l’alimentation ;
la santé ;
l’éducation ;
le salaire et le travail (ce dernier ne se limite pas à l’emploi, mais comprend également des éléments tels que l’entretien ménager) ;
la paix et la justice ;
l’opinion politique ;
l’égalité sociale ;
l’égalité des sexes ;
le logement ;
le capital social ;
l’énergie ;
l’eau.

Plafonds écologiques
Les neuf plafonds écologiques proviennent des limites planétaires avancées par un groupe de scientifiques du système terrestre dirigé par Johan Rockström et Will Steffen6. Ce sont :

le réchauffement climatique – les émissions anthropiques de gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone et le méthane piègent la chaleur dans l’atmosphère, modifiant le climat de la Terre ;
l’acidification des océans – lorsque le dioxyde de carbone émis par l’homme est absorbé dans les océans, il rend l’eau plus acide. Par exemple, cela réduit la capacité de la vie marine à développer des squelettes et des coquillages ;
la pollution chimique – la libération de matières toxiques dans la nature diminue la biodiversité et diminue la fertilité des animaux (y compris les humains) ;
la charge d’azote et de phosphore – une utilisation inefficace ou excessive d’engrais conduit ceux-ci à s’écouler vers les plans d’eau où il s’accumulent et provoquent des proliférations d’algues qui tuent la vie aquatique et marine (eutrophisation) ;
la consommation d’eau douce – utiliser trop d’eau modifie le cycle de l’eau, ce qui peut assécher la source et endommager l’écosystème.
la conversion des terres – la conversion des terres à des fins économiques (telles que la création de routes et de terres agricoles) endommage ou supprime l’habitat de la faune, supprime les puits de carbone et perturbe les cycles naturels ;
la perte de biodiversité – l’activité économique peut entraîner une réduction du nombre et de la variété des espèces. Cela rend les écosystèmes plus vulnérables et peut réduire leur capacité à maintenir la vie et à fournir des services écosystémiques .
la pollution de l’air – l’émission d’aérosols (petites particules) a un impact négatif sur la santé des espèces. Il peut également affecter les précipitations et la formation des nuages ;
l’appauvrissement de la couche d’ozone – certaines activités économiques émettent des gaz qui endommagent la couche d’ozone de la Terre. Parce que la couche d’ozone protège la Terre des rayonnements nocifs, son épuisement entraîne par exemple des cancers de la peau chez les animaux.

Donut de l’économie mondiale
Dans Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist, Kate Raworth dessine ainsi le beignet de l’économie mondiale. Sur l’aspect du fondement social, aucun élément essentiel à la vie n’est satisfait pour tout le monde. La santé, l’opinion politique et l’équité sociale relèvent principalement de l’espace concernant la justice. Parmi les plafonds écologiques, le changement climatique, les charges d’azote et de phosphore, la conversion des terres et la perte de biodiversité sont dépassés tandis que l’appauvrissement de la couche d’ozone, l’acidification des océans et les retraits d’eau douce se trouvent dans les limites planétaires. Les limites de la pollution atmosphérique et de la pollution chimique ne sont pas quantifiées.

Bibliographie
Kate Raworth, La théorie du donut : l’économie de demain en 7 principes, Plon, 2018
La théorie du Donut – L’économie de demain en 7 principes – de Kate Raworth
Publié le 26 février 2020

Kate Raworth est une économiste anglaise, aujourd’hui enseignante à l’université d’Oxford. Elle a travaillé en tant qu’économiste pour le PNUD puis en tant que chercheuse à Oxfam. La théorie du Donut est l’aboutissement d’années de réflexion et de discussions, un ouvrage rassemblant les clés d’une économie souhaitable et le tout dans un langage accessible à tous et facile à lire. L’auteur joue notamment sur l’aspect visuel tout au long de son livre, mettant l’accent sur la puissance des images, facilitant la compréhension et l’appropriation de concepts complexes.

Kate entend rallier l’économie avec son objectif primitif : une économie au service de la société, au service du bien de l’humanité. Elle imagine, pour illustrer ce concept, l’image d’un Donut qui constitue « l’espace juste et sûr » dans lequel nous pouvons prospérer. Il est délimité par le fondement social et le plafond écologique, limites à ne pas dépasser et qui représentent les besoins essentiels à l’épanouissement de chaque personne et les contraintes planétaires. Créer une image simple pour définir une société complexe et dynamique, fonctionnant comme un cycle et non de façon linéaire, c’est ce défi que tente de relever Kate Raworth dans son ouvrage.

Pour comprendre comment la conception économique peut parvenir à l’objectif d’une société juste et sûre, il faut d’abord comprendre comment l’économie actuelle fonctionne et quelles en sont ses limites. L’ouvrage est composé de sept chapitres, exposant chacun un des principes à suivre pour concevoir l’économie de demain et le mettant en opposition avec le l’économie actuelle.

Sept principes donc, pour tout reconstruire. Voilà plutôt : changer le but, prendre en compte l’ensemble du tableau, cultiver la nature humaine, mieux connaître les systèmes, redessiner pour redistribuer, créer pour regénérer, et enfin, être agnostique en matière de croissance.

L’auteur redéfinit le but propre de l’économie, construite aujourd’hui autour de la mesure partielle, volatile et superficielle qu’est le PIB, sur laquelle l’inventeur lui-même émettait de nombreuses critiques. Elle revient sur les fondateurs de l’économie moderne, comme Samuelson, Kuznets ou Friedman, et pourquoi celle-ci a été si largement diffusée au XXe siècle. Peut-être êtes-vous familier avec le schéma du Flux circulaire, principale représentation de la macroéconomie ? Pourtant ce schéma simplificateur ne mentionne pas l’énergie et les matériaux dont dépend l’activité économique, ni la société dans laquelle ces activités se développent. L’auteur met en corrélation le système ouvert de l’économie avec le système fermé planétaire et les conséquences sociales et environnementales qui ont suivies. Imaginez que, depuis 12 000 ans, la planète Terre présente des conditions très favorables à l’évolution de l’Homme. Cette époque, appelée Holocène, a vu la planète se stabiliser et devenir plus chaude, permettant l’apparition de l’agriculture et la sédentarisation. Pourtant, en quelques dizaines d’années, cette bulle se détruit et est soumise à un dérèglement puissant des conditions de vie. Nous avons aujourd’hui déjà dépassé quatre des neuf limites planétaires et, au vu du creusement des inégalités, nous sommes loin d’atteindre un accès aux droits vitaux pour tous.

A travers son analyse, Kate remet en cause la caricature de l’Homme économique rationnel, et tente d’intégrer le statut d’être social et interdépendant de l’Homme. Accepter l’évolution et abandonner le contrôle à tout va, intégrer les boucles de rétroaction positives et négatives et enlever le concept d’externalités, autant de concepts qui doivent être appliqués à l’ensemble des systèmes économiques.

La force de ce livre est d’apporter des exemples concrets de dysfonctionnement de l’économie, d’illustrer les concepts nouveaux ou anciens, de proposer de nouveaux imaginaires. L’ouvrage fait référence à bon nombre d’études et est entièrement sourcé. Une mine de citations, d’inspiration. La note positive et enthousiaste de l’auteur appelle à se mobiliser et participer à ce futur souhaitable. Un accélérateur, peut-être, à la construction d’un monde plus respectueux de l’environnement et garantissant des droits minimums à tout être humain.

Florine Ollivier-Henry, chargée de recherche stagiaire « Séquestration de carbone par le bois dans le bâtiment »
https://www.chaireeconomieduclimat.org/points-de-vue/la-chaire-a-lu-pour-vous-la-theorie-du-donut-de-kate-raworth/
[1], Kate Raworth, La théorie du Donut – L’économie de demain en 7 principes, (2018), Plon, 19,90€, 428 pages

Comprendre la théorie du Donut en vidéo