La Semaine sainte en avril 1848 : la libération des esclaves de Case pilote.

— Par Yves-Léopold Monthieux —

La Martinique va bientôt fêter le 22 mai 1848 qui a été l’aboutissement d’une émeute qui a commencé comme souvent en Martinique par une injustice. On connaît moins celles qui ont précédé cette date historique et, parmi eux, les incidents qui se sont produits un mois plus tôt, le 23 avril 1848, le jour de Pâques, qui aurait pu connaître un sort différent. Ce ne fut pas une éruption de type péléen comme celui qui se déroulera à St Pierre, un mois plus tard, et qui foudroya tout d’un coup et d’un seul, mais une lente montée en puissance qui donna aux victimes potentielles le temps de se réfugier ailleurs. En cette semaine anniversaire je propose pour une nouvelle publication un extrait de l’article que votre chroniqueur avait signée en avril 2021.

« Qui ne se souvient de la Semaine sainte telle qu’elle fut pratiquée, notamment le jeudi saint, le vendredi saint et le samedi gloria ? Les cloches des églises faisaient relâche jusqu’au samedi tandis que les croix, statues et images étaient voilées. Pour remplacer les cloches les enfants de chœur se répandaient dans les rues en faisant crisser des crécelles, sorte de moulinet en bois qui s’appelait rara en Martinique. Ce mot provient peut-être du mot ara qui est une variété de perroquet de l’Amérique tropicale. D’où l’expression courante à l’époque « parler comme un rara-la simen’ sent ». On retrouve le mot ara à Haïti pour désigner une musique mystique jouée, notamment, au cours de la Semaine sainte, ce qui peut être considéré comme un point commun avec la Martinique. Une autre pratique, le « battre Judas », consistait pour les fidèles de la paroisse à circuler dans les rues en frappant sur des boîtes vides symbolisant Judas, l’apôtre qui a trahi Jésus. Des jeunes dévoyés profitaient parfois pour se livrer à des exactions comme des lancers de pierres sur les maisons. En cette fin de semaine des 20, 21, 22 et 23 avril 1848, le phénomène prit un tour particulier.

Déjà les esprits étaient échauffés par toutes ces rumeurs qui couraient autour de l’abolition de l’esclavage depuis l’avènement de la IIème République. Songeons que l’abolition de l’esclavage avait été actée dès le 25 février 1848 par le gouvernement provisoire, au lendemain de sa prise de pouvoir, le 24 février. Une véritable agitation avait salué la nouvelle parvenue le 26 mars puis, le 10 avril, celle du décret du 4 mars pris par le sous-secrétaire d’Etat nommé à cette même date, Victor Schoelcher. Ce décret stipulait notamment : « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ». Tous ces bruits mêlés de liberté persistèrent avec une intensité, chaque jour plus forte que la veille. Aux yeux des colons, l’évolution des manifestations a pu faire craindre des troubles qui se sont souvent réalisés. Ainsi, le 23 avril, jour de Pâques, sentant venir une possible insurrection, le sieur Le Pelletier de Saint-Rémy, ancien maire la commune et premier colon de la commune, s’enfuit, abandonnant ses propriétés. Son épouse avait dû passer la nuit dans un champ, à la belle-étoile, si l’on peut dire.

C’est ainsi que les esclaves de Case-Pilote s’étaient retrouvés libres, de fait, dès ce 23 avril 1848, soit 1 mois avant le 22 mai. Il s’en était suivi une période de flou au cours de laquelle, selon la chronique, les résidences des colons furent occupées, leurs mobiliers et ustensiles de cuisines, emportés. Cette situation fut assez répandue et, tout en demeurant dans leurs fonctions, certains maires accordèrent leur liberté aux esclaves ». (…) (Fort-de-France, le 23 avril 2021)

Fort-de-France, le 31 mars 2026

Yves-Léopold Monthieux