La prise à revers de la volonté populaire par la politique de rupture

— Par Yves-Léopold Monthieux —

De toutes les adversités qui ont marqué les Martiniquais, il n’est généralement retenu que celles qui sont imputables à l’Autre. Il semble convenu une fois pour toutes que les souvenirs douloureux de l’esclavage et de la colonisation sont dotés, en plus de leur mission honorable de tenir la mémoire en éveil, d’une tâche moins noble qui consiste à jeter un voile sur toute circonstance malheureuse qui pourrait venir de nous-mêmes. Comme si on s’estimait frappés par une sorte d’incapacité congénitale à se sentir responsables un tant soit peu de notre sort. Comme si l’idéologie et le terrorisme intellectuel, le consumérisme et le clientélisme électoral avaient dévalué l’Homme martiniquais.

Aimé Césaire n’était pas dupe des inclinations de son peuple et ne se privait pas à l’occasion de jouer au Père Fouettard. Les expressions mendiants arrogants, mendiants exigeants et ingrats, danseuses de la République, et la fameuse interrogation mon peuple (…) quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre au carnaval des autres traduisent des inquiétudes qu’il formulait entre deux attaques contre le colonialisme. Ces appels du Père de la négritude à la responsabilité et à la dignité ne semblent pas avoir été entendus. En refusant de donner corps à son discours anticolonialiste il avait sans doute ces insuffisances à l’esprit. Le résultat peut se résumer par la question que se pose désormais l’électeur martiniquais à propos de l’homme politique qui sollicite ses suffrages : Que peut-il faire pour moi ?

Jadis fiers dans la majorité ou l’opposition d’être membres ou sympathisants de partis politiques tournés vers l’intérêt général, des citoyens sont aujourd’hui invités à accorder leur confiance à des hommes qui leur promettent ou dont ils espèrent un avantage par-ci, une faveur par-là. Cette conception utilitaire de la politique a imprégné les esprits et pris des aspects quasi-institutionnels comme les dotations budgétaires dédiées, si l’on peut dire, aux beaux gestes des princes. On comprend dès lors que la classe politique soit inapte à s’opposer à la dégringolade civique et morale : elle y a puissamment contribué. Pour preuve la complaisance déconcertante des élus martiniquais durant la pandémie du covid19 – la pire catastrophe depuis l’éruption de la Montagne Pelée – pour les thèses obscurantistes qu’on croyait révolues. A croire que les élus sont eux aussi acquis à ces vues et tenus en respect par les activistes du mouvement Rouge-Vert-Noir (RVN).

Les partisans de la rupture statutaire, élus et activistes, craignent par-dessus tout un référendum clair et sans ambiguïté sur le modèle de celui de la Nouvelle-Calédonie. En revanche ils ne laissent s’échapper aucune occasion de prendre à revers la volonté populaire. D’où l’instrumentalisation politique de la pandémie du covid19, y compris par adhésion gourmande au retour d’obscurantisme. Inapte à convaincre les Martiniquais des bienfaits de la rupture, ils sont mieux entendus lorsqu’ils empruntent le langage de la victimisation et du magico-religieux.

Enfin, je découvre l’article sans concession de l’anthropologue Gerry Létang écrite peu avant la consultation de 2010 : « Article 74 comment commencer à en finir avec notre mendicité arrogante ». Je substitue l’extrait suivant au dernier paragraphe de mon texte : « …dans un système reposant sur la consommation de financements et de biens produits ailleurs, la productivité des acteurs économiques locaux ne peut que péricliter. En pareil contexte, toutes les défaillances, tous les renoncements, toutes les démotivations, tous les « i bon kon sa » sont possibles sans conséquence. Les flux de l’État entretiennent nos insuffisances et le filet de sécurité qu’ils représentent devient un filet paralysant ». C’est comme une Dame Fortune qui protégerait les Martiniquais des conséquences de leurs turpitudes quelles qu’elles soient.

Cependant ces lignes expriment une réalité qu’Aimé Césaire ne voyait pas, comme Gerry Létang et Raphaël Confiant, dans un numéro d’article de la constitution française. Car les effets de la pandémie du covid19 dans les Outre-Mer ne sont pas mesurables à l’aune des articles 73 (Guadeloupe et La Réunion), 73 plus (Martinique et Guyane), 74 (St Martin et St Barthélémy) ou 75 (Nouvelle-Calédonie), mais aux qualités des hommes et de leurs représentants.

Fort-de-France, le 30 octobre 2021

Yves-Léopold Monthieux