La pieuvre fasciste étend ses tentacules

— par Robert Saé —

Illustration : “Le grand tableau antifasciste collectif” de Baj, Crippa, Dova, Erro, Lebel, Recalcati

L’opinion publique est largement consciente des dangers que l’internationale des terroristes de DAECH et d’Al QAIDA fait peser sur les populations. Par contre, l’ampleur d’une autre menace, plus criante encore, qui plane sur le monde n’est pas prise en compte comme il se devrait. Il s’agit de l’instauration rampante de régimes d’essence fasciste, partout sur la planète, y compris dans l’Union Européenne*1.

De temps à autre, les médias occidentaux évoquent les faits et décisions condamnables de certains dirigeants « autoritaires » : « Le Président Duterte est responsable de l’assassinat de plus de 4000 personnes aux Philippines depuis son arrivée au pouvoir! ». «En Turquie le Président Erdogan a pris le contrôle des médias, licencié 125.000 personnes et jeté 40.000 autres en prison en réponse à une tentative de coup d’état.» « Sous l’égide du Président égyptien, 2000 condamnations à mort ont été prononcées et les opposants démocrates sont persécutés. »

On notera au passage que les journalistes labélisés n’accolent jamais le qualificatif de « dictateur » à ces dirigeants quand ils en parlent. Cela ne fait pas partie de leur mission : Il faut éviter de déstabiliser les alliés stratégiques. Ceux qu’ils sont chargés de diaboliser, ce sont les chefs d’état qui s’opposent au camp des impérialistes occidentaux et qui bousculent l’hégémonie de ceux-ci. Mais, en contournant l’écran de leurs médias, on découvrira que les classes dominantes organisent leur dictature fasciste au niveau planétaire

Partout, on s’inquiète de l’arrivée de Donald TRUMP à la tête des USA. Son caractère fantasque et soi-disant imprévisible est décrié. On cherche à persuader l’opinion que c’est l’individu TRUMP qui menace la démocratie et la stabilité de l’économie mondiale. Une analyse objective de la situation internationale permettra de comprendre que la réalité est beaucoup plus inquiétante qu’on l’imagine. C’est une véritable pieuvre fasciste qui étend ses tentacules sur toute la planète avec l’assentiment de tous les gouvernements des pays impérialistes adeptes du libéralisme. Derrière quelques condamnations hypocrites et de convenance, ces derniers s’accommodent parfaitement du maintien au pouvoir de tous ceux qui servent leurs intérêts stratégiques et qui contribuent à la survie du système capitaliste. A titre d’exemple, on peut citer, la collusion des occidentaux avec le dictateur Al-Sissi que l’armée a installé au pouvoir en Egypte, où la grande retenue dont ils font preuve face aux « provocations » du dictateur Erdogan.*2 En Europe, des partis timidement qualifiés de « conservateurs » ou de « populistes » sont déjà au pouvoir et font le lit du fascisme : « Droit et Justice » en Pologne avec Andrzej DUDA, « Russie Unie » avec Poutine, « Fidesz » en Hongrie avec Viktor ORBAN. En Autriche, Norbert HOFER du FPÖ, avec 49,7% des suffrages, a raté de peu l’arrivée à la présidence. En France, le Front National de la famille LEPEN frappe aux portes du pouvoir. Mais c’est sur toute la planète que sévissent des dictatures, des monarchies féodales et des démocraties mutantes dans lesquelles les libertés et les droits, tant individuels que collectifs, sont bafoués ou remis en cause*3. C’est sur ce terreau là que les classes dominantes – qui exercent déjà un pouvoir mondial à travers toutes les grandes institutions internationales – s’appuient pour étendre les tentacules d’un régime fasciste planétaire.

Notes :

*1 Les résultats obtenus par des partis d’extrême droite dans l’U.E. aux dernières élections législatives sont significatifs à cet égard : Autriche 24%, Danemark 21,1 %, Hongrie 20,3 %,Finlande 17,6%, Lettonie 16,6%, France 13,60%, Suède 12,9%, Royaume Uni 12,70%, Grèce 10,70%, Pays-Bas 10,10%.

*2 Par contre, ils se préparent à la guerre contre ceux des régimes totalitaires, comme la Corée du Nord, qui sont au travers de leur route.

*3 Les atteintes aux droits humains ne concernent pas exclusivement les pays occidentaux et leurs alliés. Elles sont tout autant condamnables en Iran ou en Chine, par exemple.

 

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Carte des principaux dirigeants et partis populistes dans le monde

Pour les classes dominantes, Il s’agit de remettre en cause toutes les conquêtes démocratiques des peuples afin de pouvoir leur imposer sans limite la politique néolibérale de pillage et de saccage social qui a cours. Découvrons la réalité du fascisme dans ses basses œuvres.

Dans un premier temps la sale besogne a été confiée à des groupuscules d’extrême droite qu’on laissait agir tout en faisant mine de s’en démarquer. Ainsi, la banalisation des thèses a pu se faire et, une fois le terrain labouré, une certaine droite républicaine dite « décomplexée pouvait se dévoiler, rejointe plus tard par une certaine « gauche », elle aussi décomplexée»*1

C’est désormais à l’unisson que droite et gauche « décomplexées » peuvent afficher leurs convictions idéologiques rétrogrades, leur révisionnisme éhonté et leur libéralisme économique sauvage. C’est en chœur qu’elles chantent aujourd’hui « qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » «que les puissances occidentales sont investies d’un devoir d’ingérence  dans les pays tiers », « que la population doit accepter les sacrifices nécessaires à la survie économique du système », « que les atteintes aux droit et à la liberté du peuple sont indispensable à la sécurité collective ». Bref c’est à l’unisson que les représentants des classes dominantes préparent le lit du fascisme. C’est concrètement et de façon continue que la pieuvre étend ses tentacules.

– Les empires médiatiques détenus par les multinationales ont établi une mainmise systémique sur l’information. « Analystes » et « économistes » s’y relaient pour culpabiliser les victimes du système capitaliste et justifier les saignées qui leur sont imposées ; « Consultants » et « commentateur » applaudissent les interventions militaires.   S’appuyant sur les techniques archi-connues de désinformation, de conditionnement et de dérivation, les officiants mènent une offensive massive, d’une part, pour propager une idéologie réactionnaire et, d’autre part, pour conditionner l’opinion afin qu’elle accepte la restriction des libertés et qu’elle s’accoutume à un fonctionnement totalitaire de la société.

– Les pires thèses racistes, xénophobes et colonialistes qui avaient prévalu dans les siècles passés sont remises au goût du jour ! Immigrés et Rom sont rendus responsables de tous les maux et coupables de tous les crimes. Alors que les violences économiques et les discriminations – dont le système est responsable – génèrent la pauvreté, le mal-être et le délitement des liens sociaux dans les quartiers populaires, les néofascistes, instrumentalisant des minorités délinquantes et orientent la colère vers des boucs émissaires, appelant à « nettoyer les banlieues au karcher ! »

Le respect de l’ordre moral – l’une des bannières des régimes fascistes – est de nouveau brandi, avec ses relents de « Travail Famille ! Patrie !»*2 Paradoxalement, les médias contrôlés par les classes dominantes détruisent toutes les valeurs respectables et cultivent la bestialité dans les relations humaines. Les avancées émancipatrices réalisées quant aux droits des femmes sont remises en cause. *3

Ouvertement ou hypocritement, les musulmans sont désignés comme cibles tout comme les juifs l’avaient été par les nazis.

– Sous le prétexte cynique de garantir la sécurité des populations face au terrorisme, les gouvernements multiplient les législations d’exception. *4 Le « Patriot Act » qui a permis au « régime » étatsunien de mettre la société sous tutelle a largement fait école. En France, on a droit à une prolongation à répétition de l’état d’urgence. Les mesures inhumaines et souvent contraires au droit international qui sont prises contre les immigrés et les réfugiés indiquent bien qu’un pallier a été franchi. On pense à la loi autorisant leur détention systématique en Hongrie, au « mur de Donald TRUMP, où à l’application du « délit de solidarité » en France.

– Les révélations spectaculaires faites par Edgar SNODEN et Julien ASSANGE ont pu confirmer qu’à l’échelle planétaire, les maîtres du système ont déjà mis en place un espionnage et un contrôle massifs des individus, des entreprises, des organisations et des Etats.

– La répression des mouvements populaires et les violences policières deviennent la règle*4.

L’impunité dont bénéficient les policiers qui abattent les afro-descendants aux USA où qui agressent bestialement les « Théo » en France ainsi que la systématisation du contrôle au faciès sont des illustrations du phénomène de fascisation rampante.

– Décrédibiliser indistinctement tous les partis politiques, déstabiliser les institutions, se présenter en antisystème, comme dernier rempart et seul défenseur du peuple, sont autant de moyens mis en œuvre par ceux qui œuvrent à l’instauration d’un régime fasciste*5. Mais au-delà de la posture on constate qu’eux-mêmes sont à la tête d’un parti politique qui fonctionne exactement comme tous les autres, que rien dans leur programme n’annonce la remise en cause structurelle du système capitaliste et que leurs chefs font partie de la classe des milliardaires.

– Dans une autre publication, nous indiquions que « Désormais les attaques contre la démocratie et la souveraineté des peuples sont frontales. Dans le cadre des traités européens les pouvoirs détenus par les Etats et les représentants élus des peuples avaient déjà été transférés entre les mains des banques ; aujourd’hui, les classes dirigeantes se permettent d’imposer sans aucun scrupule, des mesures politiques et économiques contraires au choix clairement exprimés par des électeurs dans un cadre constitutionnel et démocratique. L’exemple de la Grèce l’a parfaitement illustré ». Pour compléter le tableau, il faut rappeler l’instauration de législations extraterritoriales et l’instrumentalisation de la CPI.

Mainmise sur l’information, espionnage de masse, restrictions des libertés individuelles et collectives, retour en force du racisme et de la xénophobie, relance de la domination coloniale et impérialiste, droit international bafoué, souveraineté populaire piétinée, tout cela sous l’égide des multinationales – dirigées par une poignée de milliardaires – qui imposent leur loi aux gouvernements des pays impérialistes et aux institutions internationales. C’est donc bien une pieuvre fasciste qui étend ses tentacules à l’échelle internationale*6. Notre conscience est, alors, interpelée : Face à ce danger, quelle attitude adoptons-nous ? Collaboration ou Résistance 

 

Notes:

*1 Il faut rappeler ici l’énorme responsabilité d’une partie de la « gauche » social-démocrate qui, sous François Mitterrand, dans la perspective politicienne d’affaiblir la droite, a contribué au désenclavement du Front National

*2 Cf. Développement des mouvements du type « Tea Party » ou « Sens Commun », et autres filiales des partis « conservateurs »

*3 Cf. Vote des lois décriminalisant les violences « domestiques » en Russie ; tentative d’abolir le droit à l’interruption de grossesse en Pologne. Agressions sexistes favorisées par le dénigrement des femmes qui ne se conforment pas aux diktats machistes.

*4 Plusieurs groupes terroristes ont été financés et armés par ces mêmes gouvernements et leurs alliés au proche orient.

*5 Se rapporter au rapport 2016 d’Amnesty international et aux interpellations de l’ONU)

*6 On pense aux récentes déclarations de François Fillon et Marine Lepen contre « l’interférence judiciaire »  et les médias.

*7 Les avancées sociétales réalisées ces dernières décennies et l’ampleur des résistances ne doivent pas conduire à sous-estimer ce réel danger.
 

Carte des principaux dirigeants et partis populistes dans le monde

 

Contre le fascisme : collaboration ou résistance ?

 

Parmi ceux qui annoncent leur intention de voter pour Marine Lepen, on compte des ouvriers licenciés, des chômeurs non indemnisés, des artisans et des agriculteurs ruinés, des afro-descendants ressortissants de territoires colonisés par la France. Pourtant, cette dame qui, personnellement fait partie de la minorité des très riches, dirige un parti politique d’extrême droite dont le racisme, la xénophobie et la corruption sont incontestables. Comment comprendre cette contradiction ?

  Avant de répondre à cette question, rappelons les principaux arguments développés par « l’électorat populaire » du Front National pour se justifier.

– Premièrement, la candidate du FN serait « la seule à dire la vérité » : elle dénonce les méfaits de l’Europe qui viole la souveraineté des peuples et la corruption qui gangrène la classe politique.

– Deuxièmement, «Tous les autres partis ont échoué, il faut l’essayer pour voir si elle ne fera pas une autre politique, surtout en ce qui concerne l’invasion des immigrés responsables du chômage et de la délinquance dans le pays! »

Concernant le premier argument, il n’est pas besoin de démontrer que de nombreuses autres forces politiques et sociales, opposées au FN, non seulement, dénoncent la dictature des institutions Européennes mais, plus encore, sont celles-ci qui luttent concrètement sur le terrain contre les effets désastreux de la politique de saccage social imposées par les dites institutions. La vérité sur la corruption ! Proportionnellement, le Front National est le parti français qui a le plus d’élus poursuivis ou condamnés pour des affaires de corruption ! Quant à Marine LEPEN, elle-même, elle serait bien en peine de révéler l’origine et l’étendue du patrimoine de sa famille qui fait partie des privilégiés du système. Cet argument, en réalité, sert à se donner bonne conscience, car il est difficile d’avouer qu’on avalise des thèses racistes et xénophobes.

Le deuxième argument est significatif à cet égard. Force est de constater que dans les villes dirigées par le Front National, à part des mesures mesquines pour attiser la haine contre les étrangers, rien n’a été initié pour mettre fin aux inégalités sociales et pour améliorer concrètement les conditions de vie de la population. Rien dans le programme du FN n’annonce son intention d’éradiquer la dictature des banques et des multinationales. En tout état de cause, il serait absolument surréaliste de mettre en jeu l’avenir de sa famille et de son pays en misant sur un candidat comme on le ferait au casino dans l’espoir de gagner le gros lot !

Ce que révèle, avant tout, le développement d’un électorat pro-FN au sein des couches populaires, outre le dégoût pour les partis qui se sont succédé au pouvoir et qui ont toujours trahi leurs engagements, c’est que les classes dominantes ont réussi à manipuler l’opinion et à diviser les opprimés pour enfreindre la construction d’une force capable de les renverser.

Aussi, pour ceux qui veulent conjurer les dangers de fascisme et de guerre, pour ceux qui aspirent à jeter les bases de la construction d’une société plus équitable et plus solidaire, le devoir et l’urgence commandent de déconstruire les préjugés et les mystifications propagés par l’extrême droite.

– En premier lieu, le prétendu lien entre l’immigration et le développement du chômage doit être démenti. C’est principalement la politique néolibérale et d’austérité imposée par les dirigeants européens y compris français qui est génératrice de chômage et de précarité. L’arrivée de l’extrême droite au pouvoir ne changerait strictement rien à cet égard. D’autre part, loin d’être un poids pour l’économie française, les immigrés en sont un levier important et indispensable, par les richesses qu’ils créent et par le poids de leurs cotisations dans le financement de la protection sociale.

– Ensuite, il faut dénoncer l’amalgame entretenu par l’extrême droite entre délinquance et immigration. Qui pourrait honnêtement contester que les membres des communautés et les habitants des quartiers stigmatisés, dans leur immense majorité, sont de simples personnes qui ne cessent de se battre pour survivre dignement et que ce sont, elles-mêmes, les premières victimes de la délinquance. Les auteurs d’actes criminels et délictueux sont des minorités qui viennent autant de communautés immigrées que de la population française de souche. Une chose est indéniable : seule la solidarité entre toutes les victimes du système, quelle qu’en soit l’origine, leur permettra de mettre fin aux violences économiques et aux discriminations qu’elles subissent – dont les classes dominantes et leurs gouvernements sont les premiers responsables – et d’améliorer ainsi leurs conditions de vie.

En popularisant massivement les explications permettant de comprendre les causes réelles des problèmes et d’identifier les vrais ennemis, il est possible d’éveiller la conscience et l’humanisme qui sommeillent assurément chez toutes ces victimes du système qui, par désespoir, se tournent vers le Front National et qui, sans s’en rendre compte, en votant pour ses dirigeants, participeraient à l’instauration d’un régime fasciste.

Les Hitler et autres Mussolini, eux aussi, avaient prétendu mettre fin au chômage et à l’insécurité en organisant la chasse aux étrangers, en diabolisant une religion et ses adeptes, en s’autoproclamant, tout comme le Front National, seuls défenseur du peuple en souffrance. Eux aussi ont été portés au pouvoir par des couches populaires qui avaient succombé au chant des sirènes. Nous en connaissons tous les conséquences. Est-il concevable que, par insuffisance de réflexion, en son âme et conscience, un ouvrier licencié, un chômeur non indemnisé, un artisan ou un agriculteur ruiné, un afro-descendant ressortissant de territoire colonisé par la France, alimente le risque que se renouvelle de telles tragédies ?

Dans le contexte chaotique actuel où le danger fasciste se précise, deux voies se distinguent : celle de la collaboration et celle de la résistance. A chacun et à chacune de choisir celle qu’il empruntera !