Chroniques d’un homme traqué et d’une île en tumulte

À propos de la pièce de théâtre « La Légende de Zadou », plus communément connue sous l’appellation de : « L’affaire, René-Louis-Gaétan Beauregard », texte & m.e.s. José Alpha
— Par Jean Samblé —
Dans l’histoire contemporaine de la Martinique, certaines existences semblent taillées dans le roc, comme si la terre elle-même avait voulu leur donner une épaisseur difficile à effacer. René Louis Gaétan Beauregard est de celles-là. On peut nier ses actes, contester ses choix, déplorer ses violences, mais il demeure une figure qui hante encore les mémoires — non pas comme un héros, mais comme une question ouverte, un miroir tendu à une île fracturée entre dominations anciennes et aspirations nouvelles.
Le matin du 1ᵉʳ octobre 1949, lorsque la gendarmerie découvre son corps recroquevillé au pied d’un talus de l’Anse Poirier, c’est bien plus qu’un fugitif qui s’éteint. C’est une époque entière qui se referme, une atmosphère lourde, faite de tensions sociales, de peurs rurales et de silences complices. À vrai dire, l’homme lui-même semblait avoir pressenti cette fin ; il avait passé sept ans à la défier, sept ans à la retarder, et pourtant, tout dans son parcours indiquait qu’il ne s’offrirait jamais vivant.
Les premières fissures : un homme et un système
Pour comprendre l’itinéraire de Beauregard, il faut revenir à la Martinique du début des années 1940. Une île où les vieilles structures coloniales persistent derrière des façades républicaines ; où les familles békés détiennent le pouvoir économique, foncier, social ; où les travailleurs d’habitation vivent dans un mélange de résignation, de colère diffuse et d’espoir obstiné. Ce terreau, propice à toutes les formes de crispation, façonnera largement la perception du « cas Beauregard ».
Dans ce contexte, le jeune économe qu’était René Beauregard au Marin évoluait dans un espace ambigu : employé d’une habitation, donc proche des maîtres ; mais issu du peuple, donc étranger à ceux qui le commandaient. Son renvoi — pour des motifs que certains qualifient d’intimes, d’autres de fallacieux — fut vécu par lui comme une humiliation majeure. Et dans une société où l’honneur masculin, le statut social et la respectabilité conditionnaient l’existence, cette rupture fut le premier pas vers une déconstruction personnelle dont il ne se relèverait pas.
La nuit du 3 juillet 1942 : le basculement
La nuit qui changea son destin s’inscrit dans cette trajectoire de douleurs silencieuses. Après une dispute violente, Beauregard tire sur sa femme et met le feu à sa maison. Le geste est irréversible. Lorsque les premières lueurs éclairent les ruines fumantes, il n’est déjà plus là. La justice coloniale, dont il se méfie depuis longtemps, brandit contre lui la peine capitale. Condamné à mort par contumace, il comprend que se rendre n’est plus une option.
À cet instant, il cesse d’être un homme parmi d’autres pour devenir une ombre dans le paysage martiniquais, une silhouette se faufilant entre ravines, mornes et plantations. Il s’enfonce dans les profondeurs du Sud-Est de l’île, bien décidé à survivre quoi qu’il en coûte.
Le royaume des bois : sept ans d’errance
Un territoire redessiné par la fuite
Durant sept années, Beauregard vit là où la plupart n’osent pas s’aventurer. Il connaît chaque sentier, chaque ruisseau, chaque mare boueuse. Ses repaires, disséminés dans un quadrilatère entre Vauclin, Sainte-Luce, Saint-Esprit et Rivière-Pilote, ne sont pas de simples cachettes : ce sont les points d’une géographie mentale faite d’ombres et de dérobades.
Les paysans du Sud le voient parfois surgir à la tombée du jour, famélique, le regard traversé de fièvre. Certains lui donnent un peu de vivres ou le renseignent sur les mouvements de la maréchaussée. D’autres, pris de panique, se barricadent en silence. Car Beauregard inspire autant la compassion que la terreur.
La légende du quimboiseur
Avec le temps, des rumeurs se tissent autour de lui. On dit qu’il commande le feu, qu’il maudit les bêtes et les récoltes de ceux qui l’ont trahi. Dans les campagnes martiniquaises des années 1940, ces croyances ont un poids réel. Elles offrent à Beauregard une aura inquiétante, presque surnaturelle, qui décourage bien des dénonciations.
Ses incendies nocturnes — mesures de représailles ou stratégies pour survivre — alimentent la légende. Et les gendarmes, guère familiers avec les replis secrets des mornes, redoutent ses attaques aussi bien que les pièges du terrain.
Les drames et les blessures
La cavale de Beauregard n’est pas une errance sans violence. Deux homicides marquent son parcours : celui du frère d’une ancienne maîtresse qui refusait son retour, et celui d’un homme qui tenta de le capturer. Ces morts, ajoutées aux cambriolages, aux agressions et à quelques histoires troubles de relations imposées, scellent définitivement sa transformation en « bandit » aux yeux de la loi.
Pourtant, pour certains habitants, il demeure un révolté qui se bat à sa manière contre une société profondément inégale. Le journal Justice du Parti Communiste Martiniquais, dans un contexte où la lutte contre les injustices coloniales est un thème brûlant, le présente parfois comme une victime d’un système répressif et partial, sans pour autant en faire un martyr.
Une île en état de siège
Les forces de l’ordre à bout de souffle
La traque de Beauregard mobilise pendant des années gendarmes, volontaires civils, notables des plantations et même anciens combattants revenus d’Europe. Des primes sont promises, des battues organisées. Rien n’y fait. Son intelligence du terrain et sa mobilité déconcertent tous ceux qui le poursuivent.
L’échec répété de ces opérations engendre un climat de tension croissante. Les habitants du Sud vivent dans la peur des représailles ou d’une intervention brutale de la maréchaussée. Deux hommes sont tués par erreur lors d’opérations visant à piéger Beauregard. Ces bavures renforcent le sentiment d’une île au bord de l’implosion.
Une société révélée par un fugitif
Beauregard n’est pas seulement un homme traqué ; il est le révélateur d’un système social à bout de souffle. À travers lui, on lit la défiance du petit peuple envers une justice perçue comme alignée sur les intérêts des propriétaires. On perçoit aussi les tensions entre modernisation et archaïsme, entre ordre colonial et revendications émergentes d’égalité.
Sociologues et écrivains, bien après sa mort, verront dans sa trajectoire une parabole sombre sur les rapports de force qui régissaient alors la Martinique. Certains iront jusqu’à affirmer que le système judiciaire, en s’acharnant sur lui dès 1942, a contribué à faire de lui le criminel qu’il allait devenir.
Le 30 septembre 1949 : la traque finale
Ce soir-là, la nuit est particulièrement noire autour de l’Anse Poirier. Les frères Florimond, employés d’une distillerie, aperçoivent sa silhouette. Ils préviennent aussitôt la gendarmerie. Une petite troupe se forme : gendarmes, civils, et le béké Bernus, déterminé depuis longtemps à régler son compte à Beauregard.
Les hommes progressent lentement parmi les bananiers, sans lumière, craignant à chaque instant le claquement sec du fusil du fugitif. C’est Florimond qui le repère le premier, accroupi, prêt à tirer. Le jeune homme fait feu. Les gendarmes ripostent. Beauregard disparaît dans la nuit comme il en a l’habitude.
Mais cette fois, il ne reviendra pas.
À l’aube, les gendarmes le retrouvent étendu à une quinzaine de mètres du lieu de l’escarmouche, le torse troué, son fusil encore serré dans sa main gauche. La version la plus vraisemblable s’impose : blessé, acculé, il s’est donné la mort. Son dernier cri — « Ils ne m’auront pas eu ! » — devient aussitôt une phrase reprise, commentée, déformée, un écho de ce que fut sa vie entière : un refus obstiné de se soumettre.
Une mort qui ouvre le débat
Lorsque la population apprend la nouvelle, les réactions sont multiples. Certains accourent pour voir le corps de celui qui les a terrorisés pendant des années. D’autres, plus discrets, murmurent quelques mots de regret. Peut-être ont-ils vu en lui un frère, un voisin, un homme abîmé par un monde trop dur.
Les journaux racontent les faits avec prudence ou avec sévérité, selon leur orientation. Les écrivains, plus tard, chercheront à comprendre la logique intime d’une existence en rupture permanente. Le sociologue Serge Domi parlera même d’un homme qui, en embrassant son destin jusqu’au bout, aurait trouvé dans sa mort la seule forme de victoire possible.
La trace persistante d’un homme impossible à classer
René Beauregard demeure une figure profondément ambivalente. Ni héros, ni simple bandit, il reste le symbole d’une époque où les fractures sociales étaient si vives qu’un seul homme pouvait en cristalliser toutes les tensions. Il incarne à la fois l’injustice ressentie, l’orgueil blessé, la violence brutale et la quête désespérée d’une dignité perdue.
Sept décennies après sa mort, son histoire continue d’interroger. Elle invite à comprendre la complexité des êtres et celle des sociétés, là où la frontière entre crime et révolte, entre refus et folie, entre oppression et responsabilité individuelle se brouille jusqu’à devenir indécise.
Dans le silence qui entoure encore certains mornes du Sud, on pourrait presque croire que l’ombre de Beauregard s’y attarde — non plus comme un danger, mais comme la mémoire vive d’un chapitre que la Martinique n’a jamais totalement refermé.
Sources :
« Mémoire Sensible » du samedi 15 juin 2019.
Le cas Beauregard. Auteur : Hermann Perronnette. Éditions Désormeaux (1979). :
« La Vierge et le bandit ». Auteur : Jean-Pierre Octavius. Editions L’Harmattan. 2011 : https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/la-vierge-et-le-bandit/39258
Les articles de France-Antilles :
L’énigmatique René Beauregard, chevalier des causes perdues ? (1/2) : https://www.martinique.franceantilles.fr/actualite/societe/memoire-sensible/lenigmatique-rene-beauregard-chevalier-des-causes-perdues-12-212143.php
La fin de Beauregard (2/2)
