La face cachée des soldes

Soldes du 01/10 au 11/11 2015 en Martinique

soldes— Par Chloé Dubois —

Un rendez-vous qui n’a plus rien de magique Un documentaire ne manque pas de rappeler qu’il repose sur l’exploitation des ouvriers et la manipulation des consommateurs.

Soldes exceptionnels, rabais, promotions et autres prix cassés réinventent nos modes de consommation. En se plongeant dans le monde de l’industrie textile, Rémi Delescluse, le réalisateur de “Soldes : tout doit disparaître”, passe de l’autre côté de la vitrine et s’interroge sur l’existence même de ces « produits pas chers ».

Les soldes : « un mot de six lettres, un mot magique », c’est ainsi que les soldes ont longtemps été promu à l’opinion, comme souligné dans les premières minutes du film. Très attendu par les classes populaires, ce rendez-vous a longtemps permis aux commerçants d’écouler leurs invendus, à prix bradés et même parfois à perte. Les revendeurs assuraient ainsi la visibilité de leur nouvelle collection tout en offrant la possibilité aux consommateurs de faire de bonnes affaires. Un rendez-vous qui n’a plus rien de magique – ni d’exceptionnel d’ailleurs, et dont le présent documentaire ne manque pas de rappeler qu’il repose sur l’exploitation des ouvriers et la manipulation des consommateurs. Une seule logique : la rentabilité.
Environ un vêtement sur deux vendu au rabais

Rémi Delescluse, s’est intéressé à cet autre modèle : les promotions quotidiennes. Les chiffres sont stupéfiants : 43% des vêtements seraient vendus au rabais. En transformant le circuit de distribution, les enseignes réalisent désormais une double marge, au grand dam des indépendants. Le documentariste a donc choisi de mener une enquête basée sur les témoignages des “victimes” de ce système. En rappelant les flirts répétés avec l’illégalité, il s’attache à démontrer comment les grandes marques contournent les lois. Alors, les bonnes affaires existent-elles toujours ?

Pour comprendre les nouveaux prix, c’est en Macédoine qu’il faut se rendre – « le nouvel eldorado » du textile français – où la fabrication de vêtements de qualité est la plus rentable. Un manteau produit pour trente sept euros brut est revendu deux cent trente euros dans un magasin parisien. Un exemple parmi d’autres, puisque la malhonnêteté des grandes enseignes ne s’arrête pas là. Afin de réaliser des économies d’impôts, elles n’hésitent pas à détruire leurs stocks d’invendus. Certaines associations doivent se battre afin de récupérer ces tonnes de vêtements. Sur soixante millions d’habits détruits, seuls cinq millions ont pu être récupérés par les organisations. Pourtant, les entreprises bénéficient des mêmes avantages fiscaux en détruisant leurs stocks, ou en les donnant.

La lutte des ouvrières cambodgiennes

En France, les vêtements sont quotidiennement soldés. En Asie, les travailleurs le sont aussi. C’est depuis le Cambodge – où les revendications salariales sont bien plus visibles qu’au Bengladesh – que Rémi Delescluse s’est interrogé sur les conditions de vie des ouvrières.

En janvier 2014, à Phnom Penh, les salariés de l’industrie textile manifestaient pour réclamer des augmentations. Une mobilisation qui s’est terminée en bain de sang : trois morts, et une dizaine de blessés. En novembre de la même année, après une importante mobilisation syndicale, le gouvernement annonçait finalement une hausse des salaires de 28%. Un pavé dans la mare. Si le salaire minimum est passé de 93 à 128 dollars, le salaire vital est, lui, estimé à 283 dollars par l’Asia Floor Wage Alliance (AFWA). De plus, si le temps de travail est le même, la productivité a augmenté. L’hypocrisie des multinationales est totale. Bien qu’elles « soutiennent » l’augmentation des salaires, elles menacent de se délocaliser, selon le témoignage d’une directrice d’usine. De ce fait, elles exercent une pression difficile à vivre pour les employées cambodgiennes qui doivent travailler toujours plus vite. Un cercle vicieux que le Collectif Éthique sur l’étiquette* dénonce. Contactée par l’Humanité, Nayla Ajaltouni, coordinatrice de l’association, explique : « Des politiques à respecter sont demandées aux multinationales. Les marques doivent s’engager, non seulement à ne pas entraver les négociations pour la hausse des salaires, mais aussi à ne pas délocaliser en cas d’augmentation des revenus minimums».

Dotée d’un incroyable cynisme et d’une grande insensibilité à l’égard de leurs salariés, les grandes marques tiennent paradoxalement à leur image. Pourtant, « elles n’avancent qu’à coup de drames humains, comme l’effondrement du Rana Plaza, ou sous la pression des consommateurs », continue Nayla Ajaltouni. La jeune femme attend donc beaucoup du projet de loi voté le 30 mars dernier en première lecture à l’Assemblée nationale, en France, concernant le devoir de vigilance des entreprises. Elle attend notamment qu’elle soit soumise à l’ordre du jour du Sénat : « Il s’agit d’une loi, pionnière en Europe. Elle obligerait les entreprises à identifier et prévenir les risques de violation des droits humains. Elle préviendrait également des risques environnementaux dont leurs activités seraient responsables, partout où elles opèrent. Le cas échéant, un juge pourra être saisi. Cette loi ne doit pas rester une lettre morte puisqu’elle pourrait mettre fin à l’impunité des multinationales ».

Pédagogue et critique, le documentaire de Rémi Delescluse s’attache à démontrer les dessous de ce phénomène très contemporain qui agite nos rayons. Derrière les étiquettes multicolores – faisant croire aux bonnes affaires – se cache une toute autre réalité dépeinte avec agilité. Un film qui ne manque pas d’attiser la curiosité et qui donne envie d’aller plus loin.

*Éthique sur l’étiquette est un groupe de pression citoyenne qui vise à faire respecter aux multinationales les droits humains des salariés, surtout dans le secteur de l’habillement. Voir : www.ethique-sur-etiquette.org/

Dimanche, 21 Juin, 2015
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