“La Cerisaie”, m.e.s. de Tiago Rodrigues

Avignon

C’est un truc de gosse. J’aime bien commencer le Festival d’Avignon avec le spectacle en cour d’honneur du palais des papes. Parce que les murs sont grands comme ceux d’une prison et qu’il y a toujours des oiseaux qui volent : alors il y a de l’espoir , on peut faire théâtre et partager une histoire.

Tchekhov et sa dernière pièce La Cerisaie, un metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, directeur du théâtre national de Lisbonne, promu à la future direction du Festival, une comédienne vedette Isabelle Huppert , autant d’éléments qui savent dresser un argumentaire alléchant. Et c’est le choc d’un plateau empli de chaises vides grises et rouge, alignées en rangs sages, face au plein de la salle, quelques lustres accrochés à des lampadaires mobiles ajoutent à la curiosité. Comment les comédiens vont-ils jouer, dans ces corridors, ces rails, comment parler entre les lignes ? Ils surgissent, disparaissent comme des voyageurs en attente du départ, s’observant de quai à quai. Chacun semble isolé dans un territoire mental différent : il va falloir vendre la propriété de famille, cette cerisaie où chacun a des souvenirs différents. Chacun, dans son coin, joue une ultime partition et semble indifférent aux autres : pas d’affect pas de crédibilité aux relations de famille. Volontairement celle-ci est traitée par Rodrigues comme un groupe social perdant sa superbe, rêvant sa vie. Il presque une joie sauvage dans cette décadence. La façon syncopée de dire le texte appuie cette ultime façon d’exister. Curieusement, c’est la lointaine Loubia ( Isabelle Huppert), toujours qualifiée d’excentrique e de superficielle qui apporte quelques gestes d’humanité. Isabelle Huppert ( quel dommage que ce costume hideux de faux »Petit Prince ») fait de la distance une lucidité tant dans l’observation des jeux de rôle qui s’écroulent que dans l’acceptation à la fois mélancolique, désabusée et curieuse d’un monde à venir différent.

Avec du presque rien, sans doute aussi le sens du temps qui s’écoule, elle relie les êtres les uns aux autres, donne le la et tisse sa toile. On retiendra les face à face avec Lopakine ( Adama Diop) jouant à la fois en force et en pudeur : peu d’humeurs, pas de sentiments mais un étrange courant électrique, poétique entre ces deux-là qui ne sont pas dupes.

On retiendra la belle image des chaises empilées comme un immense cerisier, on oubliera les chanteurs-musiciens traversant le territoire scénique sur un tréteau d’aujourd’hui et les clins d’œil plus latino : trop de dispersion.

La diversité culturelle des comédiens, la diversité des voix- on est très sensible aux solos- n’arrivent cependant pas à faire fonctionner le chœur à pleins poumons.

Dominique Daeschler