La censure, au service de qui ?

— par Paul Guermonprez —


 

 

Notre société idéalise les jeunes. Ils seraient tous beaux, joyeux, énergiques, innocents. Nous créons cette illusion pour tenter de préserver égoïstement l’enfant qui est en nous. La valeur “jeune” justifie tous nos caprices, notre incapacité à penser les conséquences long terme de nos actes, notre cécité aux problèmes de la planète. Nous ne pensons plus comme des parents mais comme de jeunes enfants par pur égocentrisme.

Nos jeunes en sont les premières victimes. A eux la dette publique, le système de retraite chancelant à financer, l’équilibre naturel détraqué. Non seulement nous ne pensons pas à eux mais nous prenons bien soin de les tenir éloignés des débats et désinformés des enjeux. Ils auront comme seul héritage naïveté et dette sans bornes. Oppressés par la perfection de ce que nous projetons sur eux, ils n’ont plus le temps d’être enfants, de faire leur apprentissage, des erreurs, d’en tirer les leçons. A aucun moment nous ne les accompagnons, avertissons, guidons.

L’exposition de Larry Clark est le regard de vérité d’un adulte clairvoyant. Il montre les adolescents dans toute leur complexité, en respectant leur nature, sans leur imposer le regard de l’adulte, sans juger leurs erreurs.
Oui les adolescents souffrent. La pression sociale écrasante et le mélange des hormones les poussent souvent dans les bras de la dépression. 12.3% des jeunes ont déjà consommé ecstasy, cocaïne, amphétamines, LSD, crack ou héroïne. Face à l’ignorance déchainée, de jeunes gays n’entrevoient plus que le suicide comme issue. Les adultes jouent à se faire peur avec la teinte de l’alerte terroriste, mais combien d’enfants partent affronter la peur au ventre la violence scolaire ? Aucun enfant ne connaitrait la faim en France, alors que les plus pauvres des nôtres sont souvent des familles monoparentales ?

Ces photos ont beau être en noir et blanc, elles décrivent la dure réalité de la condition de jeune aujourd’hui. Ce regard de vérité nous dérange, bat en brèche nos illusions, illustre un cruel manquement à nos responsabilités. Larry Clark a fait le premier pas, à nous de continuer et d’en tirer les leçons. Le discours de vérité est la base de toute émancipation, la condition nécessaire à la confiance. Chaque photo est l’occasion d’avertir nos adolescents sur les dangers de leur âge, de leur éviter de les découvrir par eux-même sans accompagnement.

Chaque photo d’un adolescent en danger est un appel à l’aide, un rappel de nos responsabilités, une injonction à agir. Notre réaction à l’art définit ce que nous sommes profondément : si certains ont le mot censure à l’esprit, j’ai pour ma part les mots santé publique, éducation, dialogue, confiance. Larry Clark a choisi l’art pour partager l’histoire de sa vie, la photo pour l’esthétiser, la nudité et la violence pour rester dans le vrai. La censure ne doit être comprise que comme une simple incompréhension de sa juste démarche. Mais quand bien même l’art ne serait pas utile, beau et vrai il ne se censure pas.

Plutôt que de débattre indéfiniment de la justesse de la censure, débattons de la vision que nous avons des jeunes. Nier la capacité des jeunes à entendre et comprendre nos avertissements d’adultes revient à nier leur capacité à apprendre. Tout serait prédestiné : la violence, inée, serait détectable des la maternelle nous dit le gouvernement ? L’éducation se limiterait à filtrer, sélectionner, catégoriser ?
Cette incapacité à croire dans la capacité des humains à apprendre pousse même les plus obtus de nos dirigeants à considérer les citoyens comme des enfants, à projeter sur eux des utopies d’un autre temps.
Notre jeunesse a vitalement besoin pour s’émanciper de notre confiance, de nos avertissements, de notre discours de vérité des qu’ils sont prêts. Nous ne pouvons les maintenir dans l’ignorance éternellement. Nous devons leur laisser le temps de l’enfance, le temps de s’imprégner de notre apprentissage, de comprendre le monde des adultes avec ses dangers et sa complexité.

J’aimerais que les gays aient un horizon plus rose que le suicide. J’aimerais que ceux de nos adolescents qui sont victimes de la drogue soient traités comme des patients à soigner et non comme des délinquants à punir. J’aimerais que la sincérité de leur amour ne soit pas menacé par les pires maladies par simple ignorance.

Ce que nous pouvons rêver de mieux pour nos enfants, c’est qu’ils s’émancipent et trouvent leur voie. Nous devons les accompagner, leur éviter de répéter les erreurs du passé et pour le reste, leur faire confiance.

 

Paul Guermonprez, lecteur
LEMONDE.FR | 19.10.10 | 09h52