Joey Starr, le bad boy national

— Par Judith Perrignon —
joey_starLe rhum, c’est plutôt en douce qu’il le boit, planqué dans une petite bouteille d’eau en plastique quand il est sur les plateaux de cinéma. Car là, il n’est pas le roi, mais “une jeune actrice”, comme il dit, un soldat qui s’applique, avec une équipe tout autour, des horaires et un cadre qui ne lui font pas de mal. La dernière affiche annonce bien une montée en puissance, gros plan sur lui à côté de Depardieu – “Pourquoi y a autant de jours de tournage ?”, avait-il demandé à son manager. “T’as le premier rôle, banane !” Mais il n’est pas un roi. Depardieu lui a dit : “Tu sais, tu as de la chance Didier, le ciné, ça rend con. T’as autre chose, toi.”

Le rhum, certains racontent qu’il le cache quand sa mère est dans les parages. Mère en forme de béance, aperçue pour la dernière fois le jour de ses 5 ans, pleurant sur le parking de la cité Allende de Saint-Denis, réclamant de voir son fils pour son anniversaire, et puis proclamée morte par son père. Mère qui n’a pu adoucir les coups d’un paternel violent, les angles et les pentes fatales des cités. Mère retrouvée à 28 ans, un soir de concert de NTM, sûre que ce Joey Starr est son fils, Didier Morville. Mère comme un manque fondateur et impossible à combler. “Je suis heureux de lui avoir donné des petits-fils. Chez elle, à Pierrefitte, dans le salon antillais, il y a un mur plein de photos de nous tous, comme un panthéon.” Il n’est pas le roi, l’enfant roi.

Mais le rhum, c’est avec l’étiquette et au goulot qu’il le boit quand il ne s’agit que d’une énième interview et d’une nouvelle photo dans un magazine. Il n’est que 14 heures, il est entré tel un fauve dans le studio photo, il a changé la musique, imposé Mavado le Jamaïcain, puis Shirley Bassey, il a poussé le son, délimité son territoire, pris le pouvoir, tout en restant silencieux, très conscient qu’il suscitait la fébrilité avant même d’être là. Comment va-t-il être aujourd’hui ? “Il vient de se lever”, avait murmuré l’attachée de presse, venue un peu en avance. Dans son sillage sont arrivés Angie, la styliste, vieille copine passée chez Hermès se faire prêter bottes et costumes, le garde du corps Ikel et puis, plus tard, un gars qui n’a pas retiré son casque de moto, juste venu l’assurer qu’il avait bien déposé les enfants à l’école le matin, et aussi que l’institutrice était formidable. Il fut aussi question d’un truc à régler avec les Assedic. “Ils ont fait de moi un assisté”, rigole-t-il. Il a sa cour, ses obligés, qui le craignent et le protègent, il est le roi. Il boit.

Et, entre deux tee-shirts, il oublie de se rhabiller. Il répond torse nu pectoraux et tatouages à l’air, feuille de cannabis sur l’épaule gauche et scorpion courant sur son ventre. La jeune actrice montre qu’elle est belle, lui met en avant son corps de mauvais garçon. A chacun son outil de travail. Il est le bad boy institutionnel, le nôtre, l’enfant d’une France qui baisse les yeux quand on lui montre ses cités et se vide la tête en regardant “Le Grand Journal” de Canal+. Il a fait la soudure, il est le produit de ces deux mondes qui ne se rencontrent jamais. Il y a d’autres miraculés venus des marges, mais la célébrité et l’argent les ont assagis, polis, pas lui, il est à la fois l’ombre et la lumière, grâce à ce quelque chose qu’il définit très bien lui-même à la page 69 de l’édition poche de son autobiographie, Mauvaise réputation : “Cette attitude “j’emmerde tout le monde” dont j’ai fait mon gagne-pain.” Son tremplin. Quand il n’était que Didier Morville, voleur de bagnoles et tagueur à tout-va sur les murs de la ville, il avait choisi sa signature : Joey Starr. Joey, parce que, au temps de l’esclavage, c’était le prénom le plus courant du nègre de maison. Il a pensé : “Joey est le nègre de maison, il va devenir une étoile.”

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