« Je suis blanc et je vous merde » de Soeuf Elbadawi

— Par Selim Lander —

Quelques mots rapides après rappel de l’article publié à l’issue des Francophonies de Limoges, en 2024, où la pièce était présentée pour une première fois en France.

« Je suis blanc et je vous merde du Comorien Soeuf Elbadawi, déjà l’auteur de nombreuses pièces, également à la m.e.s., une personnalité controversée dans son pays, qui n’hésite pas à prendre son public à rebrousse-poil. Il le fait ici dès le titre car on en aura rarement vu un de plus laid au théâtre ! Heureusement, la pièce qui explore les thèmes familiers d’Elbadawi n’est pas au diapason de ce titre, lequel annonce bien néanmoins, si l’on ose dire, la couleur. Car il sera bien question d’un blanc, nommé Gaucel, qui se retrouve dans une geôle à Moroni, accusé – probablement injustement, mais sait-on jamais ? – d’avoir voulu fomenter ou participer à un coup d’État. Le texte fait appel à six personnages qui se croisent dans la prison parmi lesquels un autre prisonnier, un sage (interprété par l’auteur) qui entretient avec Gaucel de longues conversations, tournant le plus souvent autour du thème de l’identité, du colonialisme et de ses séquelles : « Quand un blanc entre en toi, il te grattouille le cerveau jusqu’à l’os ». Lors du bord de plateau qui a suivi la représentation du jeudi 3 septembre, l’auteur a pu apporter des développements instructifs concernant les situations respectives de l’Union des Comores (indépendante) et de Mayotte, cette île de l’archipel restée française en dépit de la loi internationale. Mais sa pièce est bien du théâtre avec six personnages hauts en couleur, en particulier les deux personnages féminins, une « mamma » et une diplomate toutes deux plus vraies que nature. »

On peut se demander pourquoi le public martiniquais s’est montré moins réceptif que celui de Limoges. Les applaudissements n’étaient en effet pas de ceux qui font preuve de l’enthousiasme du public. Une explication possible tient sans doute au message martelé par le personnage du « sage » interprété par Soeuf Elbadawi. Ses discours sur l’aliénation des Noirs des Comores – un gouvernement présenté comme aux ordres de la France, des Comoriens qui n’espèrent leur salut que de l’exil, Disco, la maîtresse de Gaucel, qui veut absolument récupérer « son Blanc » qui va la sortir du pays – sont-ils encore pertinents à la Martinique ou ne le sont-ils plus du tout ? Soit dit en passant, le personnage de Disco, servi par une comédienne à l’embonpoint surprenant pour un bourreau des cœurs (elle a eu aussi le commissaire comme amant), mais tous les goûts sont dans la nature, apporte à la pièce la respiration comique indispensable.

Les discours sur l’aliénation qui pouvaient en effet passer comme agréablement folkloriques auprès du public de Limoges, qui passeraient comme cruelle vérité auprès d’une grande partie des Africains sont-ils encore d’actualité aux Antilles, trois quarts de siècle après Peau noire, masque blanc de Fanon ? Dans tous les cas – et la réponse n’est sans doute pas la même pour tous – ces peuvent paraître gênants, qu’ils soient reçus comme complètement décalés par rapport à la réalité ou au contraire détenant encore un fond de vérité.

En tournée à Tropiques Atrium, Fort-de-France, le 5 mars 2026.