“Habiter” : Michèle Arretche expose.

Résidence Chanteclerc du 21 au 29 avril 2018

— Par Daouïa —

« Habiter », titre évocateur, aux Antilles, de l’habitation aux échos sombres, peut sonner de nos jours comme chaleureux, accueillant, lieu cocon des familles. « Habiter » serait alors un constat, un fait : « Je suis là où je vis, je suis d’où je vis ». Mon identité est martiniquaise quelles que soient mes racines autres officielles. « Habiter » serait donc un nom commun. Une affirmation. Une évidence, indiscutable. De fait Michèle e est empreinte, pétrie du pays choisi, son esprit en est modelé au point que son exposition eût pu s’appeler « Habitée » !
Mais « Habiter » est surtout un verbe, fonctionne ici comme tel, en appelle d’autres et invite à l’action. « Habiter » ou exister, affirmer, s’imposer…ou s’installer, poser ses valises…ou encore vivre envers et contre tout, contre tous ? L’infinitif a valeur impérative : à quoi l’artiste nous enjoint-elle ?

A la villa Chanteclerc, du 21 au 29 avril 2018, Michèle Arretche nous invite à voir une exposition rétrospective/ prospective des différentes facettes de son œuvre : des toiles, des aquarelles bien sûr, mais aussi des photographies et des objets pour lesquels elle est moins connue et que beaucoup découvriront ou reverront avec plaisir.

Michèle Arretche est une hyper active qui paradoxalement nous convie à la contemplation de ses tableaux. Et qu’y voit-on ? Un cri. Puissant, énorme, qu’exprime sa palette où s’entrechoquent des couleurs vives souvent étalées à coup de couteau, des griffures, des collages enfouis, des écritures nerveuses…
Depuis peu, les tonalités s’adoucissent, domptent la colère. Le combat cède à une construction moins instinctive, à la stabilité. Les roses vifs dominent. La matière n’est plus griffée, balafrée, elle est peignée de sillons ondulants et parallèles. Une sérénité…vigilante ! Car elle ne baisse pas la garde. Car dans ses paysages oniriques naît un équilibre improbable entre un large ruissellement multicolore, informe, et des figures très lisibles qui constituent la thématique arretchienne. Ses symboles sont un vélo avec ou sans cycliste, une habitation créole, un cocotier ou un flamboyant, un bateau, dernièrement la tranche d’un agrume… Des incrustations de poèmes ou de visages antillais, d’articles de journaux…C’est tout ce qu’elle nous révèle de sa vision intérieure : inutile d’en dire plus. Ce sont les outils de sa résilience. Quant à ce qui se cache derrière (le pathos ?), l’immensité du drapé de couleurs, peu lui en chaut. Sa peinture n’est pas thérapeutique. Au spectateur d’agréer sa politesse ou sa leçon d’efficacité. Libre à lui de s’émouvoir en imaginant derrière le rideau sa propre histoire (à elle, à lui ?), son propre cri. Le bon sens qui en résulte et qui s’enracine solidement dans les ancêtres de la paysannerie universelle, ici caractérisée par le sceau des tropiques, crée une œuvre intelligente et sensible à la fois.

A côté des trop peu nombreuses sculptures ludiques qui expriment son humour (telles ses crabières hommage à Saint-John Perse), huit photographies choisies par l’artiste. On y voit son intérêt pour l’autre à travers son admiration de l’industrie humaine. Et là, plus que la couleur, ce sont les formes géométriques qui l’emportent : trapèzes de cheminée de l’habitation, serrures murs et portes du vieux Saint-Pierre. Michèle Arretche s’est approprié l’âme passée et présente du pays élu-profondément-sien d’entre ses mille voyages. Son histoire comme ses paysages ou ses architectures ne sont pas exotiques mais devenus siens, issus de sa propre histoire, de sa propre chair. La rondeur des billes joue avec la lumière de leurs ombres et influence sa peinture : la souplesse de son geste nouveau sur la matière s’encadre dans une multitude de tondi flamboyants. Avec plus de douceur mais toujours sans la moindre mièvrerie elles crient la force, la volonté de vivre infrangible et toujours renouvelée de Michèle Arretche.

Que le visiteur reconnaisse sa voix dans celle de Michèle ou que son cri, « porté jour après jour par les vents, abordera enfin à l’un des bouts aplatis de la terre et retentira longuement contre les parois glacées, jusqu’à ce qu’un homme, quelque part, perdu dans sa coquille de neige, l’entende et, content, veuille sourire”.
Il faut souhaiter que leur rencontre à la Villa Chanteclerc se conclura par un enrichissement réciproque, dans un sourire, celui souhaité par Camus*

• La Mer au plus près : L’été, 1954

DAOUÏA
Mars 2018