Guadeloupe : être une jeune femme libérée, c’est pas si facile

— L’île, où subsistent les modèles de femme “potomitan” (poteau central) et de “papa coureur”, ne s’est pas encore débarrassée de ses vieilles pratiques machistes. —

Depuis que sa petite est née, Jessica Brudey voit son compagnon Julio vibrionner dans les pièces de sa maison de la Bouaye, près du Gosier : il cuisine, passe la serpillère, change la fillette, lui donne le bain et même, scène assez rare en Guadeloupe, la porte en kangourou, une poche en tissu où l’on place les bébés. “Mais je ne suis pas étonnée : avant la naissance de ma fille, Julio faisait déjà la lessive, la cuisine et le ménage… plus que moi !”, sourit cette assistante de communication de 27 ans.

Pourtant, Julio n’appartient pas a priori à une avant-garde d’hommes particulièrement engagée pour les droits des femmes : ce charpentier trentenaire trouve juste normal de partager à égalité les tâches ménagères avec sa moitié.

Mine de rien, les jeunes hommes comme lui sont plutôt rares en Guadeloupe. “Mais les mentalités changent”, juge la jeune femme.

Les femmes de mon âge n’acceptent plus de leurs compagnons ce que nos mères acceptaient de nos pères.”

C’est-à-dire d’être des potomitan (“poteau-central” en créole) de la famille : des femmes omniprésentes dans tout ce qui touche au foyer, alors les hommes ont le droit de se comporter en “déserteurs du foyer” en papas distants, voire carrément absents.

Femme “potomitan” (“poteau-central”)

Une réalité encore très mesurable en Guadeloupe, où la proportion de familles monoparentales reste trois fois supérieure à celle de la métropole. “Il y a pas mal d’ambiguïté dans la notion de femme potomitan”, estime Sidjie Esdras, 22 ans, étudiante en droit à Fouillole, qui pourfend ce concept très antillais. “Elle laisse penser que nous sommes une société matriarcale, dans le sens où les femmes décideraient de tout. En réalité, nos mères ont assumé les corvées du ménage sans jamais détenir le pouvoir de décision.”

Surtout, le modèle potomitan tolère que les pères se revendiquent volontiers coureurs de jupons, voire entretiennent plusieurs familles. “C’est un héritage de la période de l’esclavage”, rappelle Patricia Braflan-Trobo, professeure, essayiste et signataire du Manifeste des 308 (voir encadré ci-dessous).

L’homme esclave était exclu du logis familial, car le seul homme de la maison devait rester le maître. L’esclave mâle n’était finalement valorisé qu’en qualité de ‘reproducteur’ vigoureux. Ces traits restent imprimés dans la mentalité antillaise.”

De ce fait, le “vagabondage” sexuel assumé n’est aucunement consenti aux femmes. “Elles n’ont jamais eu le droit d’assumer leurs désirs et elles n’y ont toujours pas droit”, fustige Sidjie Esdras. “Celles qui se veulent émancipées sont traitées de ‘malpropres’. Mais pourquoi n’y a-t-il pas d’équivalent masculin à l’adjectif ‘malpropre’?”

Deux poids, deux mesures

La palme la plus caricaturale de ce “deux-poids deux-mesures” a été décrochée à l’automne dernier par le chanteur guadeloupéen Riddla et par sa balade TTD (pour Tchen tchou’w dwèt, “Tiens ton cul droit”). Il s’y adresse à une fille de 16 ans à qui il recommande, doctement, de se tenir à l’écart de l’ochanterie (la luxure) qui pourrait nuire à sa réputation. Une mise en garde un brin condescendante et surtout, qui ne s’adresse qu’à la gent féminine. Etrange quand ses autres chansons ne font pas montre d’autant de pruderie vis-à-vis des filles ochan (chaudes)…

Le plus singulier pour les filles de Guadeloupe reste le décalage quasi-schizophrénique entre les chansons de groupes comme les Gaza Girls, agressives et hypersexuelles, des danses branchées (comme le dancehall ou le bouyon) qui ne le sont pas moins, et une réalité finalement assez puritaine, où les pharmaciens renâclent parfois à délivrer la pilule du lendemain et où l’accès au planning familial reste tabou.

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