« François d’Assise », une figure attachante et complexe

— par Janine Bailly —

S’il reste connu des spécialistes, Joseph Delteil (1894-1978) est aujourd’hui oublié du commun des mortels, et peu, dont je suis, sauraient dire qu’en 1925 il reçut le Prix Fémina pour un ouvrage intitulé Jeanne d’Arc. Cette Jeanne qui, en raison de son anticonformisme, déclencha un scandale, fut par ailleurs à l’origine de la rupture avec le groupe des surréalistes auquel Delteil, venu de son Aude natale « faire l’écrivain » à Paris, s’était pourtant intégré.  Malade, il se guérit de cette malheureuse expérience parisienne en regagnant le Sud pour y vivre en « écrivain-paysan », sans que cette retraite occitane l’empêchât de rester en contact avec des auteurs et chanteurs célèbres. On retient de lui qu’il aima ranimer à sa façon singulière les grandes figures historiques, et c’est bien ce qu’il fit en créant en 1960 cet étrange François d’Assise, sans lui adjoindre le qualificatif de « saint »  qu’habituellement on lui accole.

Seul en scène, Robert Bouvier donne corps à un personnage fougueux, lyrique et baroque, qui entraîne dans son sillage de mots et d’images un spectateur bientôt charmé, et plus tard étourdi par tant de paroles et de virtuosité. Oserai-je dire que c’est presque trop, car à peine a-t-on eu le temps d’aimer un épisode narré de cette vie tumultueuse qu’un autre survient, balayant le premier ? Le langage, qui sait allier le trivial au poétique, comme le réel au fantasmé, est fait aussi de verbes inventés et suggestifs, de surprenantes alliances de mots, belles d’être incongrues, ainsi la démarche d’un animal est-elle “pontificale”, et les racines de l’arbre “théologiques”. L’histoire, qui mêle au spirituel le corporel, se dit encore par les gestes et attitudes. De ses mains agiles le comédien mime insectes et autres animaux, décrit autant la minuscule fourmi que les vastes étendues terrestres. Torturant son visage il esquisse le portrait d’un pape à la lippe mafflue. Sous nos yeux il fait vivre le monde et ses guerres de sang, de tripes et de cadavres éventrés. Parlant de liberté à trouver, il prendra le risque sur scène de la totale nudité, une évocation de cet épisode où François, en procès avec son père, lui rendit argent et vêtements, et se retrouva nu sur la place d’Assise. Faisant corps un instant avec le sol, l’acteur, comme pour se fondre en elle, s’étendra sur la terre brune qui couvre le plateau, et dont un peu lui “restera toujours au visage”, semblable à “la boule au bec de la perdrix”.

Sans soupçon d’angélisme sont retracées les grandes étapes de la vie de François d’Assise, de la naissance, figurée par la capuche du vêtement qui tombe, jusqu’à la mort, deux moments que le comédien joue replié en fœtus sur un étroit parallélépipède de matière brute, comme un moellon échappé au mur bas qui, coupant aux deux tiers l’espace, offre à l’acteur, avec ce mur lui-même, trois lieux de jeu différents. Du garçon fils de riche drapier, et qui ne refuse pas les plaisirs de l’orgie, au fondateur d’ordres religieux, en passant par celui qui entend et obéit à l’ordre supérieur de restaurer les chapelles, la plus chère à son cœur étant la Portioncule où il se fera missionnaire, nous redécouvrons non un saint canonisé par l’église, mais un homme de chair et de paradoxes. De pensée et réflexion aussi puisque, de façon peu orthodoxe il sera parlé de religion, de Bible et d’Évangile ; de la vie quand elle n’est qu’avidité, désir de profit et de lucre ; de la vanité des guerres pour une idée, un bout de territoire, une croyance ; de cette recherche d’équilibre entre un monde idéal et une création où chacun est appelé pour vivre à dévorer l’autre ; de la quête de Dieu enfin, où l’homme est “semblable au taureau qui dans l’arène cherche le toréro”.

De ce flot qui coule sans temps de respiration, je retiendrai plus particulièrement des scènes fortes. Ces sacs de plastique aux vives couleurs qui, jetés au vent de la scène sur ce leitmotiv exacerbé de “drap… drap…drap”, disent assez le rejet d’une vie de commerce convenue. Cette figuration, par les deux mains qui l’une vers l’autre s’avancent, du baiser au lépreux, décisif de la conversion de François. L’entrée en religion de la si bellement décrite Claire, quand sous les grands ciseaux se tordent et tombent les faisceaux blonds de la généreuse chevelure, sacrifiée afin que naisse l’ordre des Clarisses (et je ne sus m’empêcher d’évoquer là d’autres scènes plus honteuses où l’homme tondit les femmes…). Comment enfin ne pas laisser l’émotion nous submerger au spectacle de ce Christ au torse nu, soulevé d’amples et douloureuses respirations, lorsque crucifié à la paroi qui porte aussi son ombre, le comédien tout en même temps incarne et décrit les blessures infligées au corps, la tête qui s’incline, l’ouverture “auréolée” au flanc que la lance a transpercé. Fiction et réalité se confondent, le vrai François ayant été touché par les stigmates, « marques des plaies du corps de Jésus de Nazareth que portent certaines personnes durant leur vie ». En filigrane demeure le Saint de l’imagerie populaire, celui qui parle aux oiseaux, qui a pour frère le soleil, pour sœur la lune, et qui écrit Le Cantique des Créatures.

Une performance d’acteur, sublimée par un jeu subtil d’ombres et de lumières, par ce tableau où la terre est tirée dans le ciel de la scène, où des guirlandes lumineuses s’allument et sur la scène et tout autour de la salle, un spectacle pour mettre fin de façon originale au Festival des Petites Formes.

Janine Bailly, Fort-de-France, le 28 janvier 2018

Photos Paul Chéneau