Exposition : « Authenticité » Corinne Solitude

— Par Philippe Charvein —

L’Exposition : « Authenticité » Corinne Solitudeexposition de Corinne Solitude est construite autour de la question de l’ « Authenticité » et de ses manifestations.

Quelles sont les marques et les expressions de celle-ci ? Telle est la question à laquelle Corinne SOLITUDE tente de répondre par le biais de vingt-cinq toiles articulées autour de motifs divers : visages de femmes ; d’enfants ; représentations de femmes de générations différentes ; scènes de la vie quotidienne ; représentations de deux fauves.

N’oublions pas les corps ; les corps qui disent encore, avec justesse, naturel et sincérité, par leurs attitudes, ce qui se noue à l’intérieur des êtres. Images d’un corps qui se rassemble, pour se prémunir contre l’extérieur ou se recentrer ; corps qui se détache de la pénombre pour affirmer son « être-là » ; corps résilients ; corps déliés et stylisés exprimant toute la grâce de la féminité ; corps dansants

Motifs qui déclinent donc ce thème de l’authenticité cher à l’artiste peintre, renvoyant précisément à la complexité de l’être ; à la complexité de chaque visage ; de chaque portrait illustrant chacun une existence complexe, riche de sens.

Notons que des préceptes, des petits extraits de poèmes ou des discours explicatifs, accompagnent souvent les toiles exposées, comme pour mieux prolonger la dimension émouvante de celles-ci … nous invitant à prendre en considération la dimension humaine du sujet représenté ; comme si l’écriture et le pictural se complétaient harmonieusement dans cette volonté de faire ressortir la part humaine présente chez les sujets ainsi exposés à nos yeux.

La présence de ces textes littéraires et poétiques accompagnant les toiles est encore un indice de l’authenticité ; laquelle ne réside pas dans la naïve et fausse spontanéité, mais dans la recherche esthétique, la quête d’un absolu, le dévoilement de la vérité humaine.

Une vérité intérieure qui révèle le désir d’un partage, d’une intersubjectivité heureuse.

L’authenticité, selon Corinne SOLITUDE, procède avant tout d’une impérieuse exigence : garder intacte une envie de vivre et de résister en dépit des pesanteurs de toutes sortes.

Cette perspective est d’emblée illustrée dans les trois toiles suivantes : « Résilience », « Femme nue Femme obscure » et « La mystérieuse ».

Elément capital réunissant ces trois représentations : cet arrière-plan noir entourant les formes humaines suggérées et dont nous pourrions penser qu’il symbolise un informel irrémédiable, un anonymat irréversible annonçant une disparition prochaine.

Pourtant, comme le laisse entendre le titre de la première toile que nous avons citée (« Résilience »), le dernier mot ne revient pas à l’anonymat.

La forme – féminine ? – accroupie, adopte, au contraire, la posture de l’être qui supporte, attendant le moment propice pour se relever. Point d’abattement ! Point de soumission ! Point de défaite acceptée ! Plutôt une volonté d’en découdre encore, comme en témoignent les poings fermés ; signe que la lutte n’est pas finie !

Le corps que nous avons sous les yeux, par ailleurs, est assez « massif » ; ce qui traduit aussi une énergie latente… une volonté – encore – intacte.

Remarquons enfin ce chapeau ample – un chapeau plutôt féminin – qui dissimule le visage ; non dans une perspective de soumission, mais dans une perspective de célébration : célébration d’une identité féminine d’autant plus puissante et présente qu’elle est dissimulée ici.

Manière, pour Corinne SOLITUDE, de célébrer cette résilience – féminine – face aux aléas et aux tentatives de déshumanisation !

S’agissant de la deuxième toile que nous avons citée, nous remarquons que la femme représentée n’est saisie que par le biais de quelques courbes…comme si elle émergeait – en permanence – de cet informel ambiant…assurait une présence, malgré tout.

Pourtant, tout comme la toile précédente, nous ne percevons pas de tragique existentiel.

Le jeu entre la clarté – plus ténue – et l’ombre, plus importante, souligne au contraire la présence d’une forme physique tout en sensualité…tout en courbes à proprement parler, comme en témoigne l’élasticité prononcée de la hanche et de la jambe.

Manière, pour l’artiste, en effet, de célébrer la présence d’une identité féminine qui se joue de l’anonymat et parvient à poindre, à exister !

L’expression énigmatique « Femme obscure », associée d’ailleurs aux quelques vers du poème de SENGHOR, extraits de « Chants d’ombre », prolonge précisément la dimension symbolique du « portrait » représenté : la femme préservant sa part d’ombre ; sa part de mystère par le biais de laquelle elle s’extrait toujours de l’ombre délétère.

De « mystère », il en est précisément question dans la dernière toile que nous avons citée. Toile sur laquelle est représentée une femme par le biais de quelques traits et de formes. Volonté manifeste, chez Corinne SOLITUDE, de suggérer une présence…que nous devinons intense, là, tapie dans l’ombre en train de nous regarder…intensément !

L’authenticité, selon Corinne SOLITUDE, est l’illustration concrète et visible de notre humanité ; de notre vérité…une humanité et une vérité à l’état brut, ou alors s’exprimant selon toutes les occurrences de son innocence.

Perspective illustrée dans des œuvres aussi multiples et diverses que : « Femme noire », « L’arrogante », « Rama Kam », « Le roi de la ville », « Une héroïne méconnue », « Reprends ton contrôle », « Myriam », « Roots Baby Love », « Le lien familial ». Toiles dont la particularité est de montrer des êtres saisis au cœur de ce qu’ils sont effectivement ; des êtres desquels émane une force singulière constituant leur vérité.

Il convient de souligner ici l’importance des symboles de l’identité et des signes expressifs que sont les visages ; notamment ceux de la femme noire ; les visages, les regards, les yeux (ces « fenêtres de l’âme ») ; des visages qui traduisent la joie ou la nostalgie, la prise de distance quand ils se tournent vers l’intérieur, la fascination ou la séduction, ou encore une manière d’appréhender ou d’épier le monde.

L’élément notable, s’agissant de la première toile que nous avons citée, est cette sensualité à l’état brut émanant de ce visage, comme le suggère précisément la chevelure démesurée s’imposant comme une… « crinière ».

La « crinière », n’est-elle pas l’attribut de la séduction pulsionnelle…surtout dans un pays de chasseurs de panthères ?

Il y a, dans cette physionomie, un aspect qui traduit une énergie, une puissance et une détermination irrécusables, comme l’illustrent symboliquement tous ces tracés colorés matérialisant une personnalité que l’on ne peut soumettre…que l’on ne peut dompter.

Nous ne pouvons ignorer, dans cette optique, la mise en abymes par rapport aux deux toiles représentant des fauves, saisis dans l’assurance de leurs forces respectives.

Sans multiplier les éléments, notons la « ressemblance » entre les tracés colorés que nous avons cités et ces traînées marron préfigurant – peut-être – le surgissement, dans notre réalité, de la lionne. Manière, pour Corinne SOLITUDE, de matérialiser une flamboyance certaine que rien ne peut contraindre ou entraver !

Que dire de ces fauves, à ce propos, surgissant au milieu des humains ? Animalité native des vivants ? Symbole de puissance créatrice, de la royauté créatrice de l’artiste ?

S’agissant de la toile intitulée : « L’arrogante », nous remarquons d’emblée une esthétique picturale relevant du… fauvisme, matérialisé par toutes ces couleurs qui parsèment (jusqu’à la saturation) le visage et le corps de la femme représentée et qui trouve – sans doute – son origine dans les pupilles bleues nous fixant sans ciller.

Corinne SOLITUDE nous met ainsi en présence d’une femme ne doutant absolument pas de sa valeur ; ne reniant absolument pas ce qu’elle est…et désireuse de le montrer !

Sur la toile intitulée : « Rama Kam », un contraste attire d’emblée notre attention : un contraste entre un visage féminin sobre et une chevelure incendiaire. Visage féminin qui, par ailleurs, semble émerger des flots bleus afin de s’imposer comme un repère. Manière, pour l’artiste, de nous mettre en présence d’un être fabuleux, issu des commencements du monde et s’incorporant à la dimension humaine ! … à la destinée humaine !

Il convient de noter que cette toile fait écho au poème éponyme de David DIOP : célébration d’une femme hors du commun, parée d’éternité et récapitulant en elle toutes les pulsations vitales !

Perspective artistique radicalement différente dans les autres toiles citées, mettant plutôt en évidence une humanité saisie dans la force de sa sensibilité. Cas de figure que nous retrouvons d’emblée avec les toiles : « Myriam », « Roots Baby Love » et « Le lien familial ».

S’agissant de la première toile que nous venons de citer, nous remarquons tout de suite que le visage tourné vers nous n’est pas celui de « L’arrogante »…visage sobre et simple – rehaussé d’une coiffe elle-même simple – reflétant d’abord et avant tout l’humilité de la femme ainsi représentée…visage appelant à l’amour ; à la foi ; à la compréhension…un visage qui rassure, sans doute dans la perspective de la longue traversée existentielle restant à effectuer, figurée peut-être par la plaine se trouvant à l’arrière-plan.

Le prénom en lui-même, « Myriam », n’est pas sans établir une proximité certaine avec cette femme nous regardant avec bienveillance.

Nous pouvons toutefois nous demander s’il n’y aurait pas ici une volonté, chez Corinne SOLITUDE, de proposer une « réécriture » esthétique de ce personnage qui, selon la Bible, est la sœur aînée de Moïse. « Réécriture » esthétique nous mettant en présence d’une femme noire jouant un rôle déterminant dans un destin commun.

Nouveau visage : celui d’une enfant visible sur la toile « Roots Baby Love ». Visage souriant et innocent d’une enfant visiblement de condition sociale modeste et dont le sourire traduit, malgré tout, un hymne à la vie.

Notons ces deux « taches » marron qui encadrent ce visage d’enfant et qui, d’un point de vue symbolique, le rehaussent d’éclat ; rehaussent la matérialité de son identité.

Authenticité du geste familial : celui effectué par le père de famille à l’endroit de son enfant… gage de permanence ! Tel est le cas de figure que nous avons à travers la toile « Le lien familial » ; lien matérialisé par cette main qui protège l’enfant innocent et qui fait écho au regard inquiet du père, perdu dans le vague… s’interrogeant peut-être sur la réalité d’un devenir !

S’agissant du visage féminin représenté sur la toile intitulée : « Reprends ton contrôle », le visiteur – la visiteuse ne peut manquer d’apprécier la stylisation de ce dernier au moyen de laquelle l’artiste nous met en présence d’un être imaginaire, quasi éthéré et dont la coiffe florale magique vibre de rayonnements salvateurs.

Belle métaphore artistique – et poétique – prenant les traits d’une femme noire au visage accueillant, irradiant l’humanité de positivités heureuses, tout en parvenant elle-même à une plénitude totale !

L’authenticité enfin, pour Corinne SOLITUDE, est l’illustration de la part d’absolu qui caractérise l’être humain. Perspective qui regroupe des toiles aussi diverses que : « Essence », « Lauryn HILL », « Visualise tes rêves », « Un moment avec moi », de même que cette toile où il est possible de voir cinq marchandes. Toiles dont la particularité est de figurer des êtres qui, d’une certaine manière, dépassent leur simple individualité ; parviennent à une autre part d’eux-mêmes. S’agissant de la première toile que nous avons citée, nous sommes sensibles à la présence d’un être « éthéré » dont la « matérialité » visible semble aussi bien préfigurée qu’accentuée par cette étrange fumée à son côté ; comme si l’artiste voulait ainsi signifier le caractère absolu de chaque naissance ; de chaque « authenticité » par extension ; chaque naissance se dessinant, se projetant d’abord sur la toile vierge et informelle de la destinée humaine.

Les deux toiles « Lauryn HILL » et « Un moment avec moi » mettent en évidence une femme qui, tout en étant présente physiquement, semble « absente », emportée dans ses rêves ; dans son monde, comme le marque le caractère informel et indéterminé des décors l’environnant.

Notons la présence – presque cocasse – du chat, à côté de la chanteuse…seul gage de matérialité concrète !

Notons, sur l’autre toile, la présence d’un jaune intense (prenant naissance au niveau de la robe de la jeune femme) qui traduit précisément un absolu inédit ; une fulgurance du désir transportant hors de soi.

L’observation de la toile « Visualise tes rêves », nous permet d’appréhender un visage féminin qui, contrairement à celui de « Myriam » ou de « L’arrogante », fixe un horizon inconnu de nous ; un ailleurs auquel nous ne sommes pas conviés ; un monde personnel restant à trouver et à bâtir.

Belle métaphore artistique de ce monde intérieur constituant aussi notre authenticité !

Monde intérieur, garant de notre individualité propre dans un monde guetté par l’uniformisation !

Evoquons maintenant cette toile où il est possible de voir cinq marchandes… cinq marchandes indistinctes parvenant à réaliser une unité d’ensemble ; un destin commun…une humanité prête à réaliser une œuvre commune !

L’authenticité se situe aussi dans les scènes coutumières exprimant les mœurs et la culture d’une société : scène de marché avec ses couleurs vives pouvant rappeler certains tableaux haïtiens ; scènes de famille ; motif du grand chapeau créole…

Philippe CHARVEIN, le 15/02/2026