Économistes en crise

 crise— Par Claire Gatinois —

La crise cherche un héraut. Un gourou, un prophète, un magicien, peut-être. Un personnage assez visionnaire pour sortir le Vieux Continent de ses problèmes de dette, de croissance et de chômage. Un “docteur” capable de redonner à l’économie américaine la vigueur et l’allant auxquels elle nous avait habitués. Voilà plus de cinq ans que dure la crise, une crise économique qui s’est muée en une crise des économistes. Beaucoup cherchent et espèrent. Mais la plupart rejoignent le camp des “atterrés”, des consternés, des catastrophistes ou des déclinistes. Où est le Keynes du XXIe siècle ? L’Adam Smith de l’ère Internet ?

Pendant toutes ces années, beaucoup d'”experts” ont dénoncé ce qu’on avait trop ou pas assez fait, mais bien peu ont su prédire la catastrophe et auncun n’a ébauché de thèse convaincante pour nous sortir du pétrin. “Nos économistes en chef affichent beaucoup de convictions mais on les sent perplexes”, observe Jean-Luc Gréau, auteur de La Trahison des économistes (Gallimard, 2008). Ce désarroi est compréhensible. Les “trente glorieuses” appartiennent au passé, et le chômage prend des allures de fatalité. Les théories éprouvées avec succès ces dernières décennies semblent aujourd’hui en voie de désaveu : le libéralisme d’un côté, le keynésianisme de l’autre.

L’explosion du capitalisme adossé à la finance, en 2008, a d’abord mis à mal les ardents défenseurs du “marché”, vedette de la politique économique des années Reagan et Thatcher post-1980. Depuis 2010, la banqueroute des Etats en zone euro a, elle, mis au jour les failles d’un modèle reposant sur une croissance à crédit et un Etat providence ultra-généreux. Assez pour discréditer les avocats de la relance par la dépense. “En 2009, on a dit : “la crise est terminée”, et puis voilà, insiste M. Gréau. On ne sait pas panser les plaies. Aujourd’hui, on traite le mal par le mal. On parle de théories keynésiennes, mais en réalité il s’agit d’un keynésianisme fossilisé.” “Depuis 2008, on marche dans le vide”, renchérit Paul Jorion, anthropologue, sociologue et économiste, auteur de Misère de la pensée économique (Fayard, 2012).

Pour une partie des universitaires, la cause de ce mal est entendue. Si le remède est si difficile à trouver, c’est que cette crise n’est pas comme les autres. Il ne s’agit pas de l’éclatement d’une bulle, c’est bien plus grave. “Cette crise fait partie des grandes crises du capitalisme au même titre que 1929, constate Philippe Askénazy, chercheur au CNRS et membre du mouvement des Economistes atterrés. Nous découvrons un phénomène spectaculaire qui, en 2008-2009, a plongé plus de la moitié des pays du monde en récession. Nous, économistes, pensions avoir les bons outils pour en venir à bout. Tout le monde en était convaincu. Mais rien ne marche. Le monde vit comme en apesanteur.”

L’économie mondiale a pris des allures de Rubik’s Cube. Dramatique ? Classique, veut croire Philippe Askénazy. “Chacune des grandes crises a, depuis le début du XXe siècle, donné lieu à de nouvelles thèses”, explique-t-il. La crise des années 1930 a ainsi donné naissance au keynésianisme d’après-guerre, qui a nourri les “trente glorieuses”. Mais cette théorie s’est ensuite heurtée à l’énigme de la “stagflation”, une combinaison d’inflation et d’absence de croissance. Ce phénomène mystérieux a à son tour fait réfléchir pour conduire, à la fin des années 1970, à l’émergence de l’école des monétaristes et des néolibéraux.

CHASSER L’ANCIENNE PENSÉE

Les cinq années de perplexité économique et de tâtonnement politique qui se sont écoulées depuis la crise de 2008 ont beau ressembler à une éternité, elles ne feraient donc que correspondre au laps de temps nécessaire pour qu’une nouvelle pensée chasse l’ancienne. Il nous manquerait seulement un peu de temps pour qu’un économiste sorte du lot, à la façon d’un François Quesnay, ce chirurgien-barbier de Louis XV qui, à l’occasion de quelques “saignées”, avait glissé à Sa Majesté les idées nouvelles des physiocrates.

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