— Par Serge Letchimy, président du conseil exécutif de Martinique —
Une institution ne se juge pas seulement à ses lenteurs, pas davantage qu’un pays ne se résume à ses blessures. Elle se mesure à ce qu’elle porte, à ce qu’elle protège, à ce qu’elle transforme et à la capacité qu’elle conserve de préparer l’avenir au milieu des contraintes. La CTM n’est pas née sur une page blanche. Elle est issue de la réunion de deux grandes administrations, de deux cultures professionnelles, de deux histoires politiques et de plusieurs milliers d’agents. Une loi peut fusionner des structures en quelques lignes. Elle ne fusionne ni les habitudes, ni les méthodes, ni les mémoires. Réunir des institutions est un acte juridique ; construire une administration nouvelle est une œuvre humaine, nécessairement plus lente, plus complexe et plus exigeante.
Cela ne doit servir d’excuse à rien. Les retards de paiement, les lourdeurs administratives et les blocages qui fragilisent une entreprise, une association ou une famille doivent être nommés, combattus et corrigés. La responsabilité publique commence par la capacité à ne pas détourner le regard de ses propres insuffisances.
Mais la lucidité n’est pas la caricature
Parce que la CTM intervient dans les solidarités, l’autonomie, le handicap, les routes, les transports, les collèges, la formation, l’économie, l’agriculture, la culture, le sport et l’aménagement du pays, elle est devenue le réceptacle naturel de presque toutes les attentes et, parfois, de toutes les colères. Sa centralité ne signifie pourtant ni qu’elle dispose de tous les pouvoirs, ni qu’elle puisse réparer seule les déséquilibres relevant également de l’État, des communes, des intercommunalités et des opérateurs publics. Il faut surtout regarder avec honnêteté l’étau dans lequel l’action publique martiniquaise est aujourd’hui enfermée. Année après année, les dotations et les concours financiers de l’État s’érodent, tandis que les besoins sociaux augmentent. Les responsabilités demeurent, les obligations s’alourdissent, mais les moyens accordés pour les assumer ne progressent pas à la même vitesse. La Martinique doit ainsi faire davantage avec des ressources toujours plus contraintes, dans un contexte aggravé par l’insularité, les surcoûts, le vieillissement accéléré et la précarité.
Cette pression ne concerne pas seulement la Martinique. Avec quatorze autres présidents de Région et de Collectivité nous avons récemment de nouveau alerté le Gouvernement sur 1,7 milliard d’euros prélevés sur nos ressources en 2025 et 2026.
Le budget de la CTM dépasse 1,5 milliard d’euros, mais ce chiffre spectaculaire ne doit pas nourrir l’illusion d’un trésor disponible. Plus de 95 % des dépenses de fonctionnement sont liées à des obligations légales, contractuelles ou déjà engagées. Derrière ces sommes se trouvent des personnes âgées dépendantes, des Martiniquais en situation de handicap, des familles vulnérables, des services publics, des infrastructures et des droits qui ne peuvent être suspendus au gré des difficultés budgétaires.
Un pays qui vieillit
En 2025, les dépenses de solidarité (APA, PCH, RSP…) ont atteint 490,48 millions d’euros, soit 24,4 millions de plus qu’en 2024 sans contrepartie financière. Pour la seule allocation personnalisée d’autonomie, la dépense est passée de 66,6 à 74,8 millions d’euros en un an. La Martinique consacre ainsi 894 euros par habitant à l’aide à la personne, contre 336 euros dans des collectivités comparables, alors même que les compensations nationales demeurent structurellement insuffisantes. En un peu plus de vingt ans, les dépenses liées à l’allocation personnalisée d’autonomie ont été multipliées par plus de 2,5 en Martinique, passant de 29,6 millions d’euros en 2004 à 74,8 millions d’euros en 2025.
Ces chiffres ne sont pas des arguments comptables destinés à éluder les responsabilités. Ils racontent une réalité humaine : celle d’un pays qui vieillit, d’une jeunesse qui part, d’une population qui diminue et de besoins sociaux qui, eux, ne diminuent jamais.
La Martinique se trouve ainsi prise entre deux marées contraires : celle des charges qui montent et celle des ressources publiques qui se retirent. C’est dans cet espace étroit que la CTM doit protéger le présent sans condamner l’avenir.
Malgré cela, le mouvement de transformation est engagé. Un plan pluriannuel d’optimisation de près de 92 millions d’euros a été identifié, dont plus de 63 millions ont déjà été réalisés en 2025. La dette est réaménagée, le recouvrement amélioré, les financements extérieurs sécurisés, le patrimoine optimisé, la chaîne de paiement réformée et un service facturier mis en place. Les États généraux de l’administration ont conduit à une réorganisation destinée à clarifier les responsabilités et à fluidifier les décisions.
Un travail silencieux
C
es réformes ne produisent pas toujours le bruit d’une polémique. Elles accomplissent pourtant le travail silencieux sans lequel aucune institution ne peut durablement se redresser.
Dans le même temps, la Martinique ne peut être condamnée à gérer seulement l’urgence. Pour la première fois depuis la création de la CTM, un programme pluriannuel d’investissement de plus de 3,5 milliards d’euros a été engagé jusqu’en 2038, avec une moyenne de 180 millions d’euros d’investissement annuel prévue sur les trois prochaines années. En 2025, la CTM a maintenu un niveau d’investissement significatif à 383,33 millions d’euros en progression de près de 65 millions par rapport à 2024.
Voilà le véritable choix politique : assainir sans immobiliser, maîtriser sans abandonner, protéger sans renoncer à construire.
Une institution peut connaître des lenteurs sans être immobile. Elle peut traverser des fragilités sans être condamnée. Elle peut reconnaître ses insuffisances sans accepter que l’on transforme chaque difficulté en acte d’accusation définitif.
Dix ans ne constituent pas la fin d’une histoire institutionnelle. Ils marquent la fin du temps des illusions et l’entrée dans celui de la maturité. Le temps où il ne suffit plus de proclamer une nouvelle institution, mais où il faut chaque jour lui donner une culture, une efficacité, une méthode et une vision.
Comment renforcer l’outil collectif
La CTM n’est ni un coffre-fort, ni une abstraction administrative. Elle est aujourd’hui l’un des principaux remparts sociaux de la Martinique et l’un de ses outils essentiels de transformation.
Une maison ne perd pas sa raison d’être parce que ses fondations doivent être consolidées. Elle devient, au contraire, plus précieuse encore lorsque la tempête se lève, parce qu’elle abrite ce qu’un peuple possède de plus fragile et porte ce qu’il espère de plus grand.
La critique est indispensable lorsqu’elle éclaire. Elle devient dangereusement facile lorsqu’elle réduit une décennie de bouleversements, de responsabilités et de transformations à un seul mot : l’échec.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui condamner. Elle est de savoir comment renforcer l’outil collectif dont la Martinique aura besoin pour affronter les décennies qui viennent.
