— Par Dominique Daeschler —
La Comédie Française hors les murs déboule au Rond-Point avec Emma Dante, l’intranquille, et ça déménage. Le tout public a rallié les scolaires pour faire un tabac aux Femmes Savantes de Molière. Enlevant la sagesse des mots : classique, héritage patrimonial théâtral, Emma Dante introduit une lecture de l’œuvre jouant sur un passé-présent en punchingball sans oublier de se servir de tous les ressorts bien huilés de « l’héritage » : rebondissements, renversement de situations, double jeu, formules à double sens, abus des entrées et sorties. On saura aussi utiliser ordinateur et portable. Tranche la sobriété d’un plateau vide où les quelques objets qui vont et viennent (canapé à double fond, malles…) entrent dans le jeu. Fi donc des temps morts ! On a parfois l’impression d’être au sein des familles élargies des séries américaines qui s’amuseraient des codes théâtraux.
Au début du spectacle l’arrivée des deux sœurs donne le ton. L’une en costume d’époque (Armande qui suit sa mère dans son cénacle de femmes savantes) et Henriette, encore en comédienne short et baskets, comme si elle souhaitait déjà marquer sa différence et faire le lien entre hier et aujourd’hui ; l’entrée dans le rôle lui fera prendre costume.
Qui est maître du jeu ? Philaminte et son cortège de femmes savantes à la fois corsetées et décidées à dépasser un monde défini par des règles patriarcales, se laissent abuser un temps par Trissotin bel esprit si pleutre qu’il en devient pâlichon. Les hommes que l’on sort des malles pour les dépoussiérer ont des allures de marionnettes à tige qui s’effondrent si on ne les manipule pas. Clitandre, l’amoureux, semble hors sol tandis que Chrysale, Ariste jouent de la voix pour asseoir l’autorité tout en se déplaçant à petits pas pressés avec des mimiques à la Trump (Chrysale). Les serviteurs, garde rapprochée, ont des allures de crs carapaçonnés ou bien vêtus de robes de mariée tombées en gros ballots des cintres, ils accompagnent en parade le rêve de mariage d’Henriette : clin d’œil au genre, au queer mais pas que…Le crucifix au milieu des ballots rappelle les diktats de l’époque : mariage et religion.
On se garde bien d’une analyse psychologique et de désigner vainqueurs et vaincus. Pas de jugement, pas de honte à se tromper. Chacun joue vaillamment sa partition, attendri par ses propres manques, indulgent pour les autres car ce qui compte c’est de vivre en bonne intelligence.
Tout de même cette robe d’époque dont il ne reste que l’armature, nous ramène à la langue-ossature. A bricoler le farfelu avec maestria, Emma Dante plonge en poésie.
Qu’en penserait Monsieur Jourdain : avec bonheur, les vers y frétillent….Y frétillent les vers avec bonheur…Les vers …
Théâtre du Rond-Point
