Un retard structurel des supermarchés français face aux exigences climatiques et alimentaires européennes
— Par Jean Samblé —
La grande distribution occupe une position stratégique au cœur du système alimentaire européen. En tant qu’intermédiaire entre producteurs et consommateurs, elle influence non seulement les pratiques agricoles et industrielles, mais aussi les habitudes alimentaires de millions de citoyens. À ce titre, les supermarchés disposent d’un levier considérable pour contribuer à la lutte contre le changement climatique et à la transition vers des régimes alimentaires plus durables. Pourtant, les résultats de l’étude Superlist Environment Europe révèlent une situation préoccupante pour les enseignes françaises, qui apparaissent globalement en retard par rapport à leurs homologues européens.
L’étude, menée par le think tank néerlandais Questionmark en partenariat avec plusieurs organisations environnementales, compare 27 grandes enseignes issues de huit pays européens selon deux critères principaux : l’alignement de leurs plans climat avec les objectifs de l’Accord de Paris et leur capacité à orienter leurs ventes de protéines vers davantage d’aliments d’origine végétale. Cette double approche permet d’évaluer non seulement les engagements affichés, mais aussi la cohérence des stratégies mises en place pour réduire l’empreinte carbone du secteur alimentaire.
Les résultats montrent clairement que les supermarchés français peinent à s’imposer comme des acteurs moteurs de la transition. Aucune enseigne française ne figure parmi les dix premières du classement. Carrefour, pourtant l’un des principaux distributeurs européens, n’atteint qu’une position intermédiaire. Intermarché se situe dans le bas du classement, tandis qu’E.Leclerc, leader du marché français en termes de parts de marché, occupe la dernière place. Ce constat est d’autant plus frappant que certaines enseignes européennes comparables, notamment aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Suisse, affichent des performances nettement supérieures.
L’un des principaux facteurs expliquant ce décalage réside dans la faiblesse et le manque de précision des plans climat des distributeurs français. Seul Carrefour a publié une feuille de route relativement détaillée, intégrant des objectifs de réduction des émissions à court terme et couvrant l’ensemble de ses activités. Toutefois, cette avance relative reste insuffisante : les émissions totales de gaz à effet de serre de Carrefour France ont continué d’augmenter, principalement sous l’effet des émissions indirectes liées à la production agricole, au transport et à la transformation des produits vendus. Intermarché connaît une évolution similaire, tandis que les progrès d’E.Leclerc demeurent largement inconnus en raison d’une communication limitée et peu transparente de ses données climatiques.
Ces émissions indirectes, dites de « Scope 3 », représentent pourtant la grande majorité de l’empreinte carbone d’un supermarché. Leur prise en compte est donc essentielle pour toute stratégie climatique crédible. Or, les enseignes françaises tardent à se fixer des objectifs chiffrés et contraignants sur ce périmètre, et ne proposent que très rarement un accompagnement financier ou technique à leurs fournisseurs pour les aider à adopter des pratiques agricoles plus durables. À l’inverse, plusieurs enseignes européennes mieux classées ont déjà engagé des investissements directs dans leurs chaînes d’approvisionnement afin de réduire les émissions à la source.
La question de la transition protéique constitue un autre angle mort des stratégies françaises. Les scientifiques s’accordent sur le fait qu’une réduction de la consommation de protéines animales, au profit de protéines végétales de qualité, est indispensable pour limiter les impacts environnementaux de l’alimentation tout en améliorant la santé publique. Les supermarchés disposent d’outils puissants pour orienter cette évolution, à travers la composition de leur offre, la mise en avant des produits, les politiques de prix et les promotions. Pourtant, en France, les initiatives restent largement insuffisantes. Si certaines enseignes développent leurs gammes végétales, elles ne s’engagent pas clairement à réduire la part des produits animaux dans leurs ventes, et continuent parfois à promouvoir fortement la viande et les produits d’origine animale.
Ce positionnement contraste fortement avec celui des « bons élèves » européens. Aux Pays-Bas, par exemple, plusieurs enseignes ont adopté des stratégies intégrées combinant objectifs climatiques ambitieux, transparence accrue des données et politiques volontaristes de rééquilibrage des protéines. En Allemagne, en Espagne ou en Pologne, certaines enseignes du groupe Lidl, ainsi que des distributeurs comme Rewe ou Aldi Süd, ont démontré qu’il était possible de concilier performance économique et engagement environnemental, en utilisant leur influence pour transformer l’offre alimentaire.
Le retard des supermarchés français soulève ainsi des enjeux majeurs, tant sur le plan environnemental que sanitaire. En l’absence d’actions plus ambitieuses, la grande distribution française risque de freiner l’atteinte des objectifs climatiques nationaux et européens, tout en maintenant des modèles alimentaires peu compatibles avec les recommandations scientifiques. Face à cette situation, les organisations environnementales appellent à une prise de responsabilité accrue des distributeurs, mais aussi à une intervention renforcée des pouvoirs publics. Le durcissement du cadre réglementaire et la mise en œuvre rapide d’une stratégie nationale intégrant alimentation, nutrition et climat apparaissent comme des leviers indispensables pour accélérer la transition et aligner le secteur de la grande distribution française sur les standards européens les plus avancés.
