Christiane Taubira : « En Guyane, les services publics ne sont pas à la hauteur de l’égalité républicaine »

— Tribune de Christiane Taubira, ancienne ministre de la justice —

L’ancienne ministre de la justice attend des autorités plus que des mots, pour remédier à « trente ans d’incurie en politique de santé publique ».

Tribune. « C’est la rouille sur le rasoir qui menace votre gorge. Une insulte superflue », écrivait l’Américaine Maya Angelou [1928-2014] dans The Heart of a Woman, en 1981 (‎Random House, traduit aux éditions le Livre de poche en 2009 : Tant que je serai noire).

Les mots ne sont pas agressifs en soi, ils ont même une tonalité réfléchie. Ailleurs, et pas plus loin que dans le pays voisin [au Brésil], on meurt bien davantage qu’en Guyane. Ce qui est vrai. Cela change-t-il quelque chose à la douleur des familles qui ont perdu un proche, un seul, juste un, mais quelqu’un qu’elles aiment ? Cela change-t-il quelque chose à la stupeur et l’inquiétude de ces personnes qui découvrent qu’on a « évacué sanitaire », sans doute pour son bien, certainement pour sa chance, l’un ou l’une des leurs, sans les prévenir ?

Un petit air de fiction

Cela change-t-il quelque chose à l’anxiété de celles et ceux qui ont côtoyé une personne admise en réanimation sans que, les jours suivant les jours, personne ne les contacte pour des nouvelles, des recommandations ou des consignes ? Cela change-t-il quelque chose à l’angoisse de cette jeune maman qui attend à l’hôpital près de trois heures que le médecin revienne de pause, qui finit par s’en aller à 23 h 30 avec son fils de 10 ans cuisant sous plus de quarante de fièvre, ses ordonnances pour des tests de dépistage du Covid-19 inutiles dans les mains, et qui resteront inutiles le lendemain et encore le surlendemain. Au point que de nombreux fiévreux se mettent à espérer une dengue plutôt que le Covid-19, mais pas la dengue hémorragique, ce serait presque pire !

C’est une époque où l’on dit merci. Avec raison. Des mercis qui font plus de bien à nous-mêmes qu’à celles et ceux auxquels ils s’adressent. Merci aux soignants de tous grades, hommes et femmes, du médecin au brancardier. Merci aux renforts. Et même à ce médecin parti plus de trois heures en pause, qui devrait pouvoir se poser huit heures si nécessaire, mais qui, peut-être, pourrait être relayé par un confrère si ce confrère existait en nombre suffisant.

Il a un petit air de fiction, cet hôpital mobile qui, au lieu d’accueillir les patients de la dernière infection, est destiné à recevoir… tous les autres. Etrange dispositif. Ce n’est pas ainsi qu’on procède ailleurs. Faut-il y voir une causalité ? Des chimiothérapies sont interrompues, des diabètes négligés, des dialyses différées, des hypertensions délaissées, les missions mensuelles ou trimestrielles de médecins suspendues. Voilà plus de quinze ans que l’Etablissement français du sang a déménagé, pas de banque de sang sur place, tout le sang vient d’ailleurs, avec son capital génétique.

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Ainsi va la santé en cette Amérique française.

Nous sommes des personnes courtoises. Nous recevons en grande civilité tout membre du gouvernement, passé ou présent. Est-il fantaisiste d’en attendre mieux que des déclarations mondaines ? Nous sommes des personnes raisonnables et clairvoyantes et justes et perspicaces : nous ne réclamons pas la tête de lampistes. L’épithète est peu flatteuse, elle ne sert ici qu’à révéler la familiarité du stratagème, elle veut clairement dire que nous ne sommes pas en chasse contre de hauts fonctionnaires qui font peut-être du mieux qu’ils peuvent avec les moyens affectés.

Pas d’hôpital de campagne

Oh ! les moyens. Le ministre de la santé, Olivier Véran, a déclaré le 3 juillet qu’il n’enverrait pas d’hôpital de campagne car c’est trop long à monter et démonter. On a envie de lui dire que le temps qu’il prend à nous causer et venir jusqu’à nous, tandis que les jours s’écoulent sans emporter ni les craintes, ni les risques, ni le virus, peut-être aurait-on eu le temps de le remonter ?

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Les mots sont de grande pompe. Sans doute que l’équipe est celle de la République, comme elle le dit elle-même. Mais les services publics ne sont pas à la hauteur de l’égalité républicaine. Nous sommes contents de recevoir des gens contents, qui ont probablement des raisons de l’être de bonne foi. La bonne foi ne sauve pas de vies. On sait comment finissent ces choses : s’en sortiront (peut-être) ceux qui connaissent quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un… Et encore… !

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C’est le prix de trente ans d’incurie en politique de santé publique. Ce n’est pas ce festival de superlatifs autosatisfaits qui y remédiera. Des personnes meurent.

« C’est la rouille sur le couteau qu’on vous plante dans la gorge. Une insulte superflue. »

Christiane Taubira, a été ministre de la justice (2012-2016) et députée de Guyane (1993 à 2007).

Source : LeMonde.fr