Christian Hecq et Simon Abkarian couronnés par des Molières pas si déconfinés

La 32e Nuit des Molières a dévoilé ce mardi soir sur France 2 les 19 récompenses du monde du théâtre. Une cérémonie fortement contrainte qui a manqué de souffle.

— Par Sylvain Merle —

Évidemment, le pari était sacrément ardu : une Nuit des Molières sans public, sans montée sur scène, sans maître de cérémonie, sans ce petit frisson du direct et des accidents possibles… « Il y aura de l’émotion », avait prédit Jean-Marc Dumontet, le président des Molières. Parce que les nommés étaient présents au Théâtre du Châtelet, où a été enregistrée l’émission. Parce qu’ils apprenaient sur le moment leur victoire ou non.

Et il y a eu de l’émotion, des explosions de joie, des moments forts, des messages et des appels. On pense à Simon Abkarian, un des grands gagnants avec trois statuettes pour son « Electre des bas-fonds » — metteur en scène et spectacle dans le théâtre public, meilleur auteur —, acteur connu du grand public et artisan infatigable d’un théâtre populaire humaniste. « Le théâtre et la beauté sauveront le monde », lâche-t-il, les yeux brillants.

Charles Berling : «Laissez-nous remplir nos salles»

On pense à la joie explosive, et répétée, aux larmes retenues de Christian Hecq, Molière du meilleur comédien dans le théâtre public pour sa « Mouche », qui récolte aussi ceux de la création visuelle et de la meilleure comédienne pour Christine Murillo. Il y a la voix chevrotante de Béatrice Agenin qui empoche le Molière de la comédienne dans le privé, quant à elle, pour « Marie des poules » — deux statuettes — la première pour l’ancienne sociétaire du Français après cinq nominations…

Comment ne pas fondre, encore, devant la fraîcheur et l’énergie de la troupe de « Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty? », deux statuettes, celui du spectacle musical et révélation féminine pour Elodie Menant, par ailleurs co-autrice, bien décidée à croquer à plein ce moment et la vie. « Je préfère vivre avec des risques que survivre dans un monde aseptisé et apeuré », lance-t-elle, vibrante, appelant le public à revenir dans les salles.

Un message répété pendant la soirée. « Laissez-nous remplir nos salles », ajoutait Charles Berling, présent pour annoncer les gagnants, à peine monté sur scène. « Jouer, jouer et dire aux gens que tout se passera bien », voilà l’idée d’Alex Lutz, Molière de l’humour, son deuxième, pour relancer le théâtre, comme on le lui demandait dans une sorte de boîte à questions.

Le premier Molière de Pierre Richard

C’est là que les lauréats viennent récupérer la statuette dorée sortant d’un piédestal. Des questions inégales. Un peu répétitives, parfois — « où allez-vous le ranger? » — par moments bien senties. « Pourquoi avoir attendu tout ce temps? » lance la voix à Pierre Richard dont c’est le premier Molière qui ne soit pas d’honneur… Le comédien de 85 ans est récompensé pour « Monsieur X », seul en scène muet signé Mathilda May.

« Je ne ferai pas le show », avait prévenu Marie-Sophie Lacarrau, pilote de la soirée. Parole tenue. Sa présentation a été sobre. Seulement, ses auteurs ne l’ont pas aidée, avec quelques lancements sinon creux, du moins curieux. « Dans comédiens, il ne faut pas oublier qu’il y a comédie »; « les bébés monstres sacrés, il faut bien les nourrir, avec de l’Anouilh et beaucoup de Racine »… De quoi laisser songeur Jean-Pierre Darroussin, l’un des remettants présents sur la scène pour la soutenir dans cet exercice bigrement périlleux.

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Le pari était risqué, et la soirée a manqué de souffle. Il manquait de folie, de ce sel qu’apportent, avec plus ou moins de réussite, les maîtres de cérémonie et que la production est allée puiser dans les archives, appelant à la rescousse Bedos, père et fils, Muriel Robin, Devos, Arditi, mais aussi les mots d’amour de Delon à Girardot de Robert Hirsch à Michel Bouquet…

De l’émotion, de la joie, il y en a eu, donc, mais comme autant de pépites savoureuses dans un écrin un peu vide. Et qui sonnait comme tel. Consignes et contraintes sanitaires obligent, tout était aseptisé, cadré…

Mais les écarts souhaitables étaient toujours possibles. Quand le producteur Thibaud Houdinière s’empare du micro pour interpeller le président Macron et réclamer le « soutien financier massif de l’Etat »; quand Isabelle Carré, remettante, endosse le rôle du sempiternel intermittent interrompant la soirée pour défendre ce statut, on se dit que c’était bien les Molières finalement. Alors, comme Alexis Michalik, Molière de la mise en scène dans le privé, on se dit : « Vive le théâtre et à l’année prochaine! »

Le palmarès de la Nuit des Molières 2020

Molière du théâtre public : «Electre des bas-fonds», de Simon Abkarian, mise en scène de Simon Abkarian (Compagnie des 5 Roues).

Molière du théâtre privé : «Marie des poules, Gouvernante chez George Sand», de Gérard Savoisien, mise en scène d’Arnaud Denis (Théâtre du Petit-Montparnasse).

Molière de la comédie : «la Vie trépidante de Brigitte Tornade», de Camille Kohler, mise en scène d’Eléonore Joncquez (Théâtre Tristan-Bernard).

Molière du comédien dans un spectacle de théâtre privé : Niels Arestrup, dans «Rouge», de John Logan, adaptation par Jean-Marie Besset, mise en scène de Jérémie Lippmann.

Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre privé : Béatrice Agenin, dans «Marie des poules, Gouvernante chez George Sand», de Gérard Savoisien, mise en scène d’Arnaud Denis.

Molière de l’humour : «Alex Lutz», d’Alex Lutz et Tom Dingler, mise en scène de Tom Dingler.

Molière du comédien dans un spectacle de théâtre public : Christian Hecq, dans «la Mouche», d’après George Langelaan, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq.

Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre public : Christine Murillo, dans «la Mouche», d’après George Langelaan, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq.

Molière du seul.e en scène : «Monsieur X», avec Pierre Richard, de Mathilda May, mise en scène de Mathilda May (Théâtre de l’Atelier).

Molière de l’auteur francophone vivant : Simon Abkarian pour «Electre des bas-fonds».

Molière de la comédienne dans un second rôle : Dominique Blanc, dans «Angels in America», de Tony Kushner, mise en scène d’Arnaud Desplechin.

Molière du Comédien dans un second rôle : Jean Franco, dans «Plus haut que le ciel», de Julien et Florence Lefebvre, mise en scène de Jean-Laurent Silvi.

Molière du spectacle musical : «Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty?», d’Eric Bu et Elodie Menant, mise en scène de Johanna Boyé (Théâtre du Petit-Montparnasse).

Molière de la mise en scène d’un spectacle de théâtre public : Simon Abkarian, pour «Electre des bas-fonds», de Simon Abkarian.

Molière de la mise en scène d’un spectacle de théâtre privé : Alexis Michalik, pour «Une histoire d’amour», d’Alexis Michalik.

Molière de la création visuelle : «la Mouche», d’après George Langelaan, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq.

Molière de la révélation féminine : Elodie Menant, dans «Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty?», d’Eric Bu et Elodie Menant, mise en scène de Johanna Boyé.

Molière de la révélation masculine : Brice Hillairet, dans «la Souricière», d’Agatha Christie, mise en scène de Ladislas Chollat.

Molière du jeune public : «la Petite Sirène », d’après Hans Christian Andersen, mise en scène de Géraldine Martineau (Studio Théâtre de la Comédie-Française).

Et aussi : Scénographie : Audrey Vuong ; Costumes : Moïra Douguet ; Lumière : Pascal Laajili ; Vidéo : Antoine Roegiers et Eric Perroys ; Effets spéciaux : Carole Allemant et Valérie Lesort.

Phot :  (FABIENNE RAPPENEAU)

Source : LeParisien.fr