— Les Contrechroniques d’Yves-Léopold Monthieux —
Ce 14 février 2026, la conjonction de trois événements marquants – le carnaval, la St Valentin et février 1974 – a été préjudiciable au dernier nommé. En effet, dans l’ambiance d’omerta des gens du cru, sous les auspices d’une presse acquise, inaudible sous les tambours de Vaval, hermétique aux émois de la St Valentin, la commémoration de Chalvet, version 2026, fut expédiée. Réduit à la resucée des récits de chasseurs et à la messe annuelle des fonctionnaires « anciens combattants », les ouvriers agricoles ne furent guère présents à cet anniversaire qui semble bien avoir été confisqué.
Pour satisfaire la doxa intellectuelle bien plus que la mémoire ouvrière, le mythe de Chalvet a besoin que le jeune Georges Placide Marie-Louise, ouvrier maçon de son état, qui n’avait jamais été vu au cours des manifestations des ouvriers agricoles, ait été assassiné par les gendarmes et abandonné, le corps sans vie, sur une plage du Lorrain. Peu importe que trois médecins ayant pratiqué l’autopsie du corps, dont l’autonomiste Pierre Aliker, figure tutélaire du PPM et de la gauche, ainsi que l’ancien de l’OJAM Guy Sobesky, le très respecté médecin hospitalier récemment décédé, aient conclu à une mort naturelle. Par solidarité militante ou par conviction, on ne dira pas que ces bons docteurs ont commis un faux collectif. Afin de ne pas trahir ses amis ni se contredire, Guy Sobesky utilisera l’euphémisme pour ne pas dire franchement que les allégations d’anciens combattants sont fausses. « Tout peuple qui se construit a besoin de mythes », dit-il. Pour sa part, fort de sa rigueur proverbiale, Pierre Aliker fulminera contre les jeunes de son parti qui contesteront sa signature, puis il se taira, rejoignant l’énigmatique prudence de son jeune confrère.
L’usage abusif du « je narratif ».
Les tenants du mythe de Chalvet expliquent l’absence de preuve par l’impossibilité légale d’accéder aux archives classifiées. La classification du dossier étant levée, l’obstacle du secret-défense ne tient plus, mais il y a besoin de ce rempart fictif, pour protéger leurs dires et justifier un crime que ne vient étayer aucun début de commencement de preuve. Une seule victime, Génor Hilmany, combattant décédé en héros, les armes à la main, c’était un peu juste pour qualifier les évènements de tuerie. Il fallait que ce fut un assassinat et non un héroïque corps à corps. Effet d’aubaine, trois jours après sa mort, un cadavre était découvert sur les galets de la plage voisine. C’est ainsi que Georges Placide Marie-Louise entrait dans le récit de Chalvet et le roman national martiniquais.
Ce discours conforme au fil rouge de ce roman présente l’avantage supplémentaire de permettre aux anciens combattants de Chalvet de s’auto-héroïser par un usage abusif du « je narratif ». Cependant nombreux sont d’anciens gauchistes qui, jadis présents sous les bananiers du Lorrain, se taisent, surpris par certaines révélations. Les archives étant aujourd’hui déclassées, on ne sache pas que les historiens martiniquais se soient empressés de les consulter pour soumettre leur discours au feu de la vérité historique.
Des pages du récit national à l’ombre du Secret-Défense
Déjà, après les évènements de décembre 1959, le prétexte du secret-défense avait permis d’écrire une page du récit national où on peut lire que des jeunes gens ont été « assassinés » par des CRS, pour « avoir pris les armes contre le colonialisme français ». En l’absence de preuve, le secret-défense avait été évoqué pour justifier ces allégations. Alors que cet obstacle a été levé depuis plus de 15 ans, on ne se souvient pas que d’impatients historiens se soient rués vers les archives nationales, lesquelles auraient, selon eux, manqué à la découverte de la vérité. Il est vrai que la commission Stora n’avait pas eu besoin de ce déverrouillage pour découvrir que pendant leur séjour en Martinique, les CRS n’avaient tué personne et que les incidents n’avaient pas été une émeute politique. Cependant, le travail est fait. Par un battage médiatique dédié, un demi-siècle de formatage des cerveaux martiniquais a permis à des révolutionnaires de papier, d’écrire à leur propre gloire une page du récit national martiniquais.
L’instrumentalisation du secret-défense avait pris un tour insolite avec la disparition de ce père de famille nombreuse, missionné par le PCM pour représenter le parti à un congrès au Chili en 1969. Désigné au pied levé par le parti, le pauvre homme allait périr le 4 décembre lors du crash de l’avion qui le ramenait du Chili. Depuis, malgré les propres révélations télévisées du secrétaire général, les raisons de cette curieuse décision ont été occultées. Le bien commode secret-défense s’opposerait à la découverte de la responsabilité de faits qui sont parfaitement détachables du crash, lui-même, et de ses fomenteurs supposés. L’obstacle juridique est levé depuis longtemps et on observe aucune hâte à poursuivre l’enquête.
Les archives ne comptent que lorsqu’il n’y en a pas.
En bref, l’absence d’enquête par les historiens a conduit à des exposés et analyses qui n’ont guère servi qu’à nourrir le récit martiniquais et d’affubler ses conteurs des habits de héros révolutionnaires. Aussi, entend-t-on des « vieux de la vieille » implorer la reconnaissance des jeunes briseurs de statues. Presque tous fonctionnaires, s’étant fait la guerre entre gauchistes d’obédiences diverses, déguisés en ouvriers agricoles, les vêtements maculés de la sève brune et indélébile des régimes de banane, ils rappellent qu’en 1974, sous les bananiers du Lorrain qui leur servait de terrain d’expérimentation, ils avaient été les premiers révolutionnaires martiniquais.
Ainsi donc, tout au long du récit national, les révolutionnaires de Chalvet, diffuseurs têtus de la pensée févriériste, répandent des certitudes contestables mais peu contestées par un auditoire formaté par un demi-siècle de propagande. A ceux qui les contestent malgré tout, ils opposent le fameux secret-défense du colonisateur, oubliant que la levée de cet obstacle dans tous les cas cités, ci-dessus, n’a jamais rien apporté de nouveau qui puisse confirmer leurs dires. Pire, les archives déclassées n’ont jamais été consultées, ce qui permet de poursuivre impénitent les déclamations pro-domo. Mais pour des révolutionnaires de papier, qui se suffisent à eux-mêmes, les archives ne comptent que lorsqu’il n’y en a pas.
Une invitation tout de même aux militants historiens. Maintenant que le secret-défense est levé pour toutes ces affaires, chiche que compte-rendu soit fait de leurs recherches avant les futures commémorations.
Fort-de-France, le 18 février 2026.
