Carême : Moïse à jeûné mais ni Jésus ni ses disciples…

Carême et pélagianisme : grâce, conversion et liberté humaine

Chaque année, le Carême ouvre pour les chrétiens un temps particulier : quarante jours de préparation à Pâques, marqués par la prière, le jeûne et le partage. En 2026, il débute le mercredi 18 février avec le rite des Cendres. Mais au-delà des pratiques visibles, le Carême soulève une question spirituelle essentielle : l’homme peut-il se sauver par ses propres efforts, ou dépend-il d’une grâce qui le dépasse ? Cette interrogation traverse l’histoire chrétienne et se cristallise notamment dans la controverse du pélagianisme.

Le Carême : un temps de conversion et de grâce

Dans l’Église catholique, le Carême commence le mercredi des Cendres, fixé au VIe siècle par le pape Grégoire Ier. Ce jour-là, les fidèles reçoivent sur le front une croix de cendres, issues des rameaux bénis l’année précédente. Deux paroles bibliques peuvent accompagner ce geste :
« Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » ou
« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière ».

Ce rite ancien renvoie à la fragilité humaine et à la reconnaissance du péché. Dans la Bible, se couvrir de cendres était un signe de pénitence et d’humilité, comme le montre la figure de Job. Dans les premiers siècles du christianisme, les pénitents publics vivaient un véritable chemin de réconciliation durant le Carême, avant d’être pleinement réintégrés à la communauté à Pâques.

Cependant, réduire le Carême à une simple pénitence serait une erreur. Il ne s’agit pas d’une performance ascétique ni d’une compétition morale. Le Carême est d’abord un temps de conversion intérieure, un itinéraire spirituel dont l’aboutissement est la nuit pascale. Il rappelle que le salut est une initiative divine accueillie librement par l’homme.

Le pélagianisme : la confiance absolue dans l’effort humain

C’est précisément sur cette question du salut que surgit, au IVe siècle, la doctrine dite du pélagianisme, développée par le moine breton Pélage.

Installé à Rome et influent auprès de grandes familles aristocratiques, Pélage enseignait que l’être humain possède, par son libre arbitre, la capacité de choisir le bien et de vivre sans péché. Selon lui, la faute d’Adam n’avait pas corrompu radicalement la nature humaine : chacun pouvait, par sa seule volonté, accomplir les commandements de Dieu. La grâce divine n’était pas niée, mais réduite principalement au don initial de la liberté.

Cette vision, marquée par une influence stoïcienne et rationaliste, valorisait fortement l’effort moral personnel. Le Christ devenait davantage un modèle à imiter qu’un rédempteur venu sauver une humanité blessée. Dans cette perspective, la religion apparaissait comme un accompagnement éthique de la civilisation, insistant sur la responsabilité individuelle.

L’opposition d’Augustin et la condamnation de la doctrine

Face à cette conception, Augustin d’Hippone développa une théologie de la grâce affirmant que l’humanité, marquée par le péché originel, ne peut se sauver par ses propres forces. Pour lui, la liberté humaine est réelle, mais blessée ; elle a besoin d’être guérie et soutenue par la grâce divine.

La controverse fut intense. Plusieurs conciles – notamment ceux de Carthage (418) et le concile œcuménique d’Éphèse en 431 – condamnèrent le pélagianisme. Pélage fut excommunié, et la doctrine officiellement rejetée par l’Église.

Cette querelle ne portait pas seulement sur une nuance théologique : elle engageait une vision complète de l’homme, de la liberté, du péché et du salut.

Carême et tentation « néopélagienne »

La question demeure actuelle. À chaque Carême, une tentation peut surgir : transformer ce temps spirituel en programme d’amélioration personnelle, en accumulation d’efforts méritoires, comme si la sainteté dépendait uniquement de notre discipline.

Cette tendance, parfois qualifiée de « néopélagianisme », consiste à croire que l’on peut se sauver par la seule force de sa volonté. Or, le sens profond du Carême rappelle l’inverse : il ne s’agit pas de se fabriquer soi-même, mais d’accueillir une grâce déjà offerte.

Ainsi, le Carême met en tension deux réalités :

  • la liberté humaine, appelée à choisir le bien ;

  • la grâce divine, qui précède, accompagne et rend possible cette réponse.

Loin d’opposer effort et grâce, la tradition chrétienne affirme leur coopération : l’homme agit, mais il agit porté par un don qui le précède.

Le Carême apparaît alors comme un temps de vérité. Il rappelle la fragilité de l’être humain — symbolisée par les cendres — mais aussi sa dignité : celle d’un être libre, appelé à répondre à une initiative d’amour. Entre confiance excessive en soi et passivité résignée, il ouvre un chemin d’équilibre où la conversion devient rencontre.

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Le nom carême provient de la contraction du mot latin quadragesima, qui signifie « quarantième ». On appelle aussi le carême la Sainte Quarantaine. La durée de quarante jours commémore à la fois les quarante jours et quarante nuits du jeûne de Moïse avant la remise des Tables de la Loi et les quarante jours de la tentation du Christ dans le désert entre son baptême et le début de sa vie publique, lors desquels il fut tenté par Satan, d’après les Évangiles synoptiques.

La pratique du carême remonte au IVe siècle. Les jours qui ont précédé la pâque et la mort de Jésus, ni Jésus ni ses disciples n’ont jeûné. Les récits des Évangiles indiquent qu’à Béthanie, seulement quelques jours avant sa mort, ses disciples et lui se sont rendus chez des gens, où ils ont pris des repas. Jésus a en outre mangé le repas de la Pâque la nuit précédant sa mort. — Matthieu 26:6, 7 ; Luc 22:15 ; Jean 12:2. C’est durant le Concile de Laodicée (348? – 381?) que fut prescrite la xérophagie, c’est-à-dire l’usage exclusif du pain et des fruits secs pendant le temps qui correspondait au carême.

Au VIIe siècle, le carême fut établi dans son calendrier actuel. À cette époque, le jeûne consistait à ne prendre qu’un repas quotidien en fin de journée et à s’abstenir de toute nourriture les jours du Vendredi et du Samedi saints.

[réf. nécessaire]Une justification de l’intérêt du carême est de considérer qu’il donnait aux populations de l’époque une bonne raison d’endurer les derniers mois de l’hiver, où les réserves en nourriture étaient au plus bas. La privation collective permettait d’atteindre le printemps sans passer par une famine.

Dans le rite latin, les trois dimanches précédant le carême — la Septuagésime, la Sexagésime et la Quinquagésime — étaient eux-mêmes inclus dans la préparation de Pâques. Cependant, les prescriptions de jeûne se relâchèrent très vite et, dès le XIIIe siècle, le repas de midi était autorisé et complété d’une collation le soir.

Une présentation plus complexe sur les origines et l’histoire du carême se trouve sur la page Année liturgique du rite de Jérusalem.
Carême des Églises d’Orient

Selon l’un des plus importants théologiens orthodoxes, Alexandre Schmemann : « avant tout le carême est un voyage spirituel et sa destination est Pâques4 ». L’importance et la rigueur du carême dans l’Église orthodoxe est à la mesure de l’importance qu’elle porte à la fête de Pâques5. C’est en effet lors de la fête de Pâques que se rassemble le plus grand nombre de fidèles dans les pays de tradition orientale (orthodoxes et catholiques de rite byzantin) ; c’est parfois, bien plus qu’à Noël (contrairement aux pays occidentaux de tradition catholique romaine), le seul jour de fête où viennent même ceux qui ne pratiquent pas habituellement.

Le carême des Églises d’Orient de rite byzantin est précédé d’une période de préparation appelée Petit Carême qui se termine par le Carnaval. Le carême proprement dit, appelé Grand Carême, commence au lendemain du dimanche de carnaval, le Lundi Pur (48 jours avant Pâques).

L’Église catholique demande aux fidèles de jeûner au minimum les jours du mercredi des Cendres et du Vendredi saint. Mais la pratique réelle du jeûne est difficile à mesurer. En outre, la tradition de manger maigre — c’est-à-dire de s’abstenir de viande et de plat à base de graisse animale — le vendredi se perpétue6. Le début du carême est le mercredi des Cendres, précédé par le Mardi gras et le carnaval (du latin carnelevamen qui signifie « ôter la viande »). Les catholiques sont invités également à marquer le Carême en se privant d’une chose qu’ils aiment, pas nécessairement de la nourriture.

Les églises réformées n’imposent pas de pratiques de pénitence ou de jeûne, l’insistance porte durant cette période sur la prédication et la méditation. Si dans le luthéranisme on trouve parfois la recommandation de l’abstention de viande le Vendredi saint, le protestantisme n’est pas directif, aucune consigne particulière n’ayant été laissée par les Apôtres.

Cette absence d’ascèse particulière, de mortification ou de repentance, provient de la sotériologie différente entre le catholicisme et les spiritualités issues de la Réforme. Pour les protestants, le salut s’obtient par la foi seule sola fide en sorte qu’il n’est pas besoin d’accomplir des œuvres de pénitence en vue d’obtenir le salut.

Isabelle Fievet, ancien aumônier protestant à la prison pour femmes de Rennes et épouse de Didier Fievet, pasteur de l’Église réformée, lors d’une conférences de carême sur France Culture rappelle : « Le Carême ne se vit pas en général chez les protestants pour la bonne raison que, la grâce de Dieu étant gratuite, une préparation à Pâques qui passe par des privations ou autres pratiques méritoires ne se justifie pas. C’est même inconcevable pour nous. »
Les quelques jours qui précèdent le carême sont fêtés par des carnavals dans certaines traditions. Ces carnavals trouvent leur origine dans des célébrations païennes et sont perçus comme la dernière occasion de faire bombance avant la période de jeûne. Ils peuvent s’étaler sur une période de plusieurs jours, qu’on appelait Carême-Prenant, mais le mardi de Carême-Prenant, c’est-à-dire le Mardi Gras, est en général le jour où le carnaval bat son plein.

La Mi-Carême est fêtée le jeudi de la troisième semaine entière des quarante jours de pénitence.

Le Combat de Carnaval et Carême, Pieter Brueghel l’Ancien (1559)

Source ; Wikipedia

 

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