Biguine Jazz Festival 2014 : une présentation de bonne tenue à Fonds St-Jacques

— Par Roland Sabra —

cilla_&_omicilSoirée de bonne tenue hier soir à la Purgerie de Fonds Saint-Jacques pleine comme un œuf pour la présentation, avant l’ouverture officielle, du Biguine Jazz Festival 2014. La soirée, programmée à 19 h a débuté avec l'”inévitable”  retard martiniquais d’une demi-heure, par la projection du documentaire passionnant de Christiane Succab-Goldman « Ernest Léardée ou le roman de la Biguine ». On lira la biographie de ce musicien martiniquais de grand talent ici  . Un débat très germanopratin a donné lieu à de nombreuses interventions parmi lesquelles on aura remarqué celle de Jacky Alpha, celles de quelques anonymes et celle, peut-être la plus empreinte d’émotion, celle donc du père de la flûte des mornes de Martinique : Max Cilla ( voir le site officiel). Les échanges portaient sur différences et ressemblances entre biguine et jazz. Christian Boutant avait précisé à propos de biguine-Jazz, qu’il ne s’agissait pas, d’une invention, d’un rythme nouveau, mais d’un concept faisant lien(1)⋅ Max Cilla a donc repris, plus ou moins, la thèse déjà formulée en 1993 par Jacqueline Rosemain dans « Jazz et Biguine » ( Editions l’Harmattan). Elle explique que chants, musiques et danses, à partir du XVIII ème siècle dans le monde afro-américain, ont une origine cultuelle commune et qu’ils symbolisent les principes de la Fécondation de la nature. Les chants se construisent selon un dialogue entre le soliste et le chœur des fidèles, ce dernier chantant un refrain ou répétant les derniers mots du soliste. Ce mode de construction, porte le nom de chant responsorial en opposition au chant antiphonique, plus ancien, qui fait dialoguer deux demi chœurs.
Le processus d’acculturation issu de l’esclavage va donner naissance à deux formes musicales très différentes à la suite de la confrontation avec le protestantisme aux Etats-Unis et avec le catholicisme aux Antilles. Les noirs américains sous l’influence d’un puritanisme qui interdit la danse mais valorise les chants vont inventer des chants nouveaux : les spirichils, puis les spirituals. Les noirs antillais, interdits de chants pendant la messe mais autorisés à danser en fin de semaine sur les places publiques vont inventer une musique profane consacrée à la danse. Aux uns une musique religieuse qui s’écoute, aux autres une musique païenne qui met en valeur les mouvements du corps. La période qui suit les abolitions ici et là va provoquer une convergence des deux types de musiques. A la fin du XIX ème siècle la musique de la Nouvelle Orléans ressemble un peu, beaucoup, à la biguine. Ce mouvement vers une unification des styles musicaux sera vite entravé par les interventions des églises et la pression sociale, pour de nouveau les conduire dans des voies différentes voire opposées. Max Cilla insista sur l’envie que ferait naître chez les jazzmen étasuniens le « sens du rythme », le groove culturellement acquis et non pas inné, -pas d’essentialisme, de grâce-, des antillais et qu’il faudrait creuser sans cesse pour aller, à partir de ces racines là, vers l’ailleurs du jazz.
Un autre débat, éternel celui-ci quelque soit le domaine artistique, a émergé entre modernité et classicisme à l’intérieur de l’espace du jazz et celui de la biguine. Jowee Omicil, saxophoniste/clarinettiste (Haïti – Montréal) et Tilo Bertholo , batteur (Martinique – Paris) interpellés par un spectateur ont délivré la seule réponse possible, l’écoute et l’interprétation des rythmes soi-disant intemporels sont historiquement datées et inscrites dans le temps de leur énonciation. La meilleure preuve en fût donnée par une improvisation totale autour d’un morceau, tout juste sorti du cœur de son créateur , Max Cilla, qui ne se déplaçant jamais sans sa flûte s’est fait accompagné, en toute liberté et pour le plaisir de tous, par Jonathan Jurion : pianiste (Guadeloupe – Paris) – Just Wody : bassiste (Martinique – Paris) et – Tilo Bertholo déjà nommé. Un moment de partage et de bonheur, car il est bien connu que tout, finit toujours en musique.

(1)”Biguine Jazz est un terme générique, un jonction de deux mots qui fait voyager par son mélange de style, de couleur, de metissage, de jeu, d’expression et de composition dont les précurseurs sont : Al Lirvat, Francisco, Emilien Antille, Alain Jean-Marie, Marius Cultier, Polo Rosine, Ernest Léardé et bien d’autres. Le remarquable travail de ces piliers connaît aujourd’hui des prolongements avec des groupes et formations artistiques tels que : Fal Frett, Mario Canonge, Bwakoré, Gilles Rosine, Gregory Privat,Tricia Evy, Guy-Marc Vadeleux, Maher Beauroy en autres”. (Christian Boutant)

Fort-de-France, le 07/08/201

R.S.