Avignon 2019. “Et le cœur fume encore”, d’Alice Carré et Margaux Eskenazi

Au T.A.C. du 17 au 19 octobre 2019

— Par Roland Sabra —

«  Et le cœur fume encore » est le second volet d’un diptyque intitulé Écrire en pays dominé dont le premier volet «  Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre » a été présenté à Fort-de-France en mars 2018 ( Voir les articles de Janine Bailly et Roland Sabra). La traversée poétique, politiuqe et musicale des courants de la négritude et de la créolité se poursuit au travers des mémoires, des écritures et des pensées de la décolonisation pour dessiner nos identités de l’Algérie coloniale à la France d’aujourd’hui.
C’est Edouard Glissant qui opère la transition entre les deux volets. Il concluait le précédent spectacle autour de la philosophie du Tout Monde, il ouvre symboliquement celui-ci en ayant « préfacé Kateb Yacine et reconnu Nedjima comme le grand roman de la révolution algérienne. » qu’il comparait au mouvement de la langue de Césaire, construisant un peuple en même temps qu’elle élabore sa grammaire. ». Son personnage est mis en scène dans le spectacle lors de la première du Cadavre encerclé, de Kateb Yacine au Théâtre Molière à Bruxelles en Novembre 1958. Une organisation terroriste avait promis d’assassiner la première personne qui se présenterait sur la scène. Ce devait être Édouard Glissant lisant une préface ou un prologue. Fallait-il céder aux menaces ? La scène dans la loge de Jean Marie Serreau avec Kateb Yacine et Edouard Glissant est amusante.
Le spectacle se construit d’un dialogue entre d’une part des témoignages intimes recueillis auprès des proches d’Alice Carré et de Margaux Eskanazi, et d’autre part des investigations auprès d’historiens, de poètes, d’intellectuels. Le passage de l’intime au politique, du réel à la fiction, du témoignage au jeu assurant la bascule dans le théâtre.
C’est le retour du refoulé de cette guerre dont la dénomination ne date que de 1999 —on disait alors, pudiquement, hypocritement, les évènement d’Algérie — qui se manifeste aujourd’hui dans les fractures sociales et politiques de la France d’aujourd’hui. Le spectacle évoque les incidents survenus en 2001 lors d’un match de foot entre l’équipe de France et celle d’Algérie qui était largement menée au score, ce qu’une partie du public venue des banlieues n’a pas supporté, envahissant le stade avant la fin de la partie, drapeaux déployés. Une nouvelle illustration de l’extrême sensibilité à l’égard de ce pays  s’est manifestée lors dela qualification de cette équipe pour la finale de la Can le 19/07/2019  qui a donné lieu à des scènes de liesse et des débordements, dénoncés bien sûr par la presse de droite.
Tout l’intérêt du travail présenté repose sur une volonté dialogue entre des mémoires catégorielles diverses, antagonistes. Des récits de militants du FLN –– section française et algérienne — et de leurs descendants, paroles d’enfants de harkis, de porteurs de valise, de petits enfants de pieds-noirs, de juifs algériens, d’appelés du contingent, de militaires de métier, dont certains ont rejoint l’OAS, se trouvent entremêlés. Si l les assassinats et la torture érigée en politique lors de la bataille d’Alger sont dénoncés, le sont tout autant les pratiques similaires du FLN à l’égard des colons et de ses adversaires politiques du M.N.A. Il n’y a pas de guerre propre ! A cela s’ajoutent les diverses prises de positions d’auteurs, d’intellectuels, d’éditeurs qui n’hésitent pas à rompre le silence imposé par la censure dénonce la guerre. L’enthousiasme et le soutien qu’ils apporteront au tout premier temps de l’indépendance seront vite douchés par le coup d’État de Boumédiene dont le dernier avatar en la personne de Boutéflika sévit à travers le régime militaire encore en place.
Si la chronologie structure cette traversée de la guerre d’Algérie elle s’appuie sur des aller-retours entre le passé et le présent pour souligner l’actualité de ce qui fait retour avec insistance aujourd’hui encore parce que non-élucidé. À ce titre « Ce cœur qui fume encore » peut faire œuvre de thérapie collective en permettant la déconstruction d’un racisme d’État et la mise en évidence d’une cartographie des exclusions qui ronge le tissu social.

Les comédiens poursuivent dans la trace  ouverte dans «  Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre » en refusant toute assignation d’un acteur à un rôle au-delà du genre et de la couleur de la peau dans un souci fort louable de décoloniser et dégenrer les imaginaires.

 Ce spetacle sera à l’affiche du T.A.C. ( Théâtre Aimé Césaire) du 17 au 19 octobre 2019.

 R.S. d’après le  dossier de presse