Avignon 2019. “Désaxé” de et avec Hakim Djaziri, m.e.s. de Quentin Defalt

À voir de toute urgence !

— Par Roland Sabra —

Combien sont-ils ? Mille ? Deux mille ? Partis de France en Syrie rejoindre les rangs des islamistes ils ont quitté les banlieues, abandonné leurs familles, délaissés leurs amis après une « radicalisation express ». Certains, survivants sont revenus poursuivre le djihad. Hakim Djaziri l’auteur, metteur en scène et comédien a fait à leur côté une partie du chemin. Dans les années 90 du siècle dernier les horreurs de la guerre civile algérienne qui opposait les islamistes à l’armée a fait fuir son père, haut fonctionnaire et sa mère psychologue engagée dans la cause des femmes de son pays. La famille échoue à Aulnay-sous-Bois. Le père est réduit à vendre des légumes, la mère à faire des ménages. Hakim entre au collège. Stupeur : pas un seul blanc dans la classe. Que des « renoi », que des « rebeu » Comme il a déjà hérité d’une partie du capital culturel de ses parents il est immédiatement catalogué comme «  suceur » comme on dit en Martinique des premiers de classe et à ce titre est victime de brimades. Mais le «blédard» ( celui venu du bled et qui en porte encore les stigmates) est orgueilleux, il apprend vite à se défendre et mieux, à se faire respecter. Les rêves et les espoirs de Liberté d’Égalité et de Fraternité qui berçaient la famille en Algérie se sont effondrés sur les murs blêmes et les cages d’escaliers défoncées des HLM de banlieue. Mise à l’écart, exclusion, racisme, la logique du ghetto s’auto-entretient. L’élève brillant va devenir un cancre, se faire exclure du système scolaire avant d’entrer dans la délinquance et de se faire récupérer par des recruteurs djihadistes.

La pièce décrit des hommes maîtrisant parfaitement les méthodes d’endoctrinement et de manipulation sur le long terme pour présenter face aux impérities (euphémisme) de l’État-nation, de la famille moderne et de l’individualisme, un appel à l’engagement dans le djihad. L’entourage des radicalisés se bat de toutes leurs forces pour tenter de les ramener à la raison.

L’intelligence du travail du travail d’Hakim Djaziri consiste à ne pas réduire l’ engagement extrémiste à des causes socio-économiques. Le personnage incarné par Hakim Djaziri, lui-même en partie mais en partie seulement, est issu d’une famille qui lutte contre l’obscurantisme, contre le fanatisme. Restée en Algérie elle aurait sans doute, considérée comme mécréante, été massacrée par les islamistes. Ce pourquoi elle s’est réfugiée en France. Si elle célèbre les fêtes musulmanes, elle le fait de manière profane, laïque pourrait-on dire. Père et mère ont une maîtrise langagière qu’ils utilisent pour tenter de ramener leur fils à la raison. Mais la religion a pour ennemie la raison. Il faut penser avec le coeur dit elle! Les fous de Dieu s’emploient à séparer leur proie de sa famille. L’islam et Allah passent avant père et mère. Une scène nodale confronte père et fils. Alors que ce dernier à tendance déployer le discours de la victimisation, en évoquant les conditions socio-économiques et le contexte politique d’exclusion dans lequel il a grandi le père lui rappelle qu’à tout moment il a eu le choix. A la croisée des chemins c’est lui Hakim qui  s’est engagé sur des chemins différents de ceux de ses parents. Un marxiste dirait que ce sont les contradictions internes de l’individu qui l’emportent, compte tenu des contradictions externes au sein desquelles elles se manifestent. Hakim a voulu se construire contre ses parents qui fuyaient l’obscurantisme. Il a versé dans le fanatisme. Rien d’inéluctable, rien d’obligatoire pourtant. Moment bouleversant d’émotions à peine contenues le père rappelle à son fils que par delà l’amour qu’il lui voue il le considère non pas comme un enfant irresponsable mais comme un adulte qui doit rendre compte de ses actes.

La scène est partagée en deux dans le sens de la largeur par un voile délimitant sur le devant une zone de narration et sur l’arrière un espace où apparaissent les nombreux personnages évoqués par deux autres comédiens. Beau travail de caméléon de Florian Chauvet et de Leïla Guérémy toute en grâce et subtilité. Le texte dans sa forme et sa syntaxe épouse les différentes étapes du parcours singulier d’Hakim mais aussi les styles d’énonciation des autres personnages. Les codes langagiers empruntés façonnent la pensée autant qu’ils en sont l’expression.

Ce travail inaugure une collaboration entre Quentin Defalt et Hakim Djaziri programmée jusqu’en 2024 dans le cadre d’une série théâtrale de dix épisodes intitulée « Les désaxés » dont l’action se déroule dans le quartier des Trois Mille à Aulnay-sous-Bois. A suivre…