Avignon 2018 : “Zone” (Off) / “Mama” (In)

“Zone” (Off) d’après Mathias Enard, adaptation & m.e.s. de Marilyn Leray, Marc Tsypkine de Kerblay
Des livres de Mathias Enard Marilyn Leray dit avoir gardé une unique grande phrase qui tout le long du spectacle sera hachée, syncopée, arrêtée dans un crissement de ces vieux trains fatigués qui traversent l’Europe.
Le parcours d’un ancien agent secret qui souhaite livrer contre monnaie sonnante et trébuchante moult secrets d’état, est examiné à la loue, ravivé, éclaté (marche arrière et marche avant !). Quatre comédiens dans un no man land scénique impossible à décrire sinon comme un terrain vague aux astuces de survie que sont la vidéo, le son, l’installation, le verbe. Le théâtre pousse comme une mauvaise herbe au milieu des seaux, des couchages de fortune, des ordinateurs, se fait investigateur pour parler, en rebond, des guerres d’aujourd’hui. Roule le train. Les comédiens manipulent, changent à vue et nous plongent, témoins et acteurs dans notre monde et ses violences. En toute simplicité cet échange en « terrain miné » nous renvoie sans coup férir à nos propres zones d’obscurité et d’incertitude.
Dominique Daeschler

« Mama » texte & m.e.s. Ahmed El Attar – spectacle en arabe surtitré en français, Gymnase du Lycée Aubanel, du 18 au 23 juillet à 18h.


C’est vraiment comme ça dit une dame en sortant en sortant du spectacle, ravie de « reconnaître ». On n’en doute pas une seconde mais est-ce vraiment suffisant ?
Sur un immense plateau, canapé, fauteuil de la mama ancrée en son siège, table de salon et chaises en rangs d’oignons quand l’observation se transforme en analyse de société muette sur le rôle et la place de la femme dans la bourgeoisie égyptienne cossue. Des conversations sans consistance sur les signes extérieurs de richesse, l’éducation ou plutôt la non éducation des enfants, des passages d’homes en comète vaquant à leurs propres occupations mais n’oubliant jamais d’embrasser la mama. On mange, on se surveille, on se ment, se jauge. On vit ensemble sans envie réelle de se connaître ou de partager autre chose qu’une dépendance. Dans cette vie insipide, les femmes tirent leur épingle du jeu, entre mesquineries et intrigues, sans remettre en question le pouvoir du patriarche.
Des déplacements incessants entre cour et jardin pour les domestiques marquent tout le mépris que l’on peut avoir de leur fatigue : ils sont »au service de » sans conditions. Restent aux hommes les dialogues et l’arrivée du fond du plateau/ cela ne fait pas une mise en scène.
De la violence, de l’humour en frisant parfois le boulevard, El Attar avec ce morceau de vie bien croqué peine cependant à nous faire partager son ambition de nous plonger dans une société au bord du gouffre. Une mention spéciale pour Mantha El Batrawy qui, dans un rôle vite caricatural, sait introduire distance, interrogation et désarroi.
Dominique Daeschler