« Au NON du père » de Ahmed Madani : une dramaturgie du réel et du libre arbitre

— Par Hélène Lemoine —

On connait bien Ahmed Madani en Martinique. « Illumination(s) », « F(l)ammes », « Incandescences », « J’ai rencontré Dieu sur Facebook » ont bouversé, enthousiasmé publics et critiques.  Avec Au non du père il poursuit sa recherche théâtrale singulière, située à l’endroit fragile où la vie réelle devient matière scénique sans jamais se réduire au témoignage. Le spectacle s’inscrit pleinement dans la trajectoire d’un artiste qui, depuis plusieurs décennies, interroge la capacité du théâtre à accueillir des récits minorés et à les transformer en expériences esthétiques partagées. Après la realation Mère/fille dans « J’ai rencontré Dieu sur Facebook » , dans Au non du père, la quête d’Anissa — retrouver un père absent — constitue moins un sujet qu’un dispositif, un point d’entrée vers une réflexion profonde sur la filiation, la liberté individuelle et le pouvoir de la fiction.

La présence d’Ahmed Madani sur scène est centrale. Il n’y apparaît ni comme garant d’une vérité, ni comme simple accompagnateur, mais comme une figure de médiation. À la fois auteur, metteur en scène et partenaire de jeu, il orchestre le récit tout en acceptant d’en perdre le contrôle. Cette position instable est au cœur du projet : Madani ajuste, relance, commente, mais laisse à Anissa un véritable libre arbitre. De cette relation naît une dramaturgie du dialogue, où l’écriture se construit sous les yeux du public, dans une tension constante entre maîtrise et imprévu.

Anissa, quant à elle, déjoue les codes traditionnels de la représentation. Son jeu ne repose pas sur l’interprétation, mais sur une présence brute, nourrie par l’expérience vécue. Son naturel, souvent teinté d’humour, agit comme un antidote au pathos inhérent au sujet. Le spectacle trouve là une de ses forces majeures : il aborde une blessure fondatrice sans jamais s’y enfermer. Le récit avance par fragments, détours, silences, et laisse apparaître les contradictions, les doutes, les élans qui traversent toute quête identitaire.

Le choix scénographique de la cuisine constitue un geste dramaturgique fort. Loin d’un simple décor réaliste, elle devient un espace symbolique où s’entrelacent l’intime, la transmission et le partage. En cuisinant pour le public, Anissa transforme l’acte de raconter en geste d’hospitalité. Le théâtre se fait lieu d’accueil, au sens presque anthropologique du terme. La nourriture, offerte et partagée, prolonge le récit dans le corps des spectateurs et brouille encore un peu plus la frontière entre scène et salle.

Cette porosité est renforcée par l’usage des vidéos, des photographies et par les interactions directes avec le public. Ahmed Madani ne cherche pas à produire un effet de réel, mais à installer un trouble. Le spectateur est volontairement placé dans une zone d’incertitude : ce qu’il voit relève-t-il du vécu ou de la fiction ? Cette ambiguïté n’est jamais résolue, et c’est précisément là que le spectacle trouve sa force. En se perdant dans cette oscillation, le public est invité à projeter sa propre histoire, à activer sa mémoire familiale, à faire de la quête d’Anissa un miroir de ses propres manques.

Sur le plan thématique, Au non du père dépasse largement la question de l’abandon paternel. Il interroge la notion même de destin : qu’est-ce qui nous est donné, qu’est-ce qui peut être transformé ? Le spectacle défend une vision profondément politique du théâtre, non pas comme tribune, mais comme espace d’empouvoirement. En racontant son histoire, Anissa ne cherche pas une réparation symbolique, mais une réappropriation. Elle décide de regarder son passé en face pour mieux orienter son avenir. Le théâtre devient alors un outil d’émancipation, capable de déplacer les lignes intimes autant que collectives.

La relation au public est pensée avec une grande précision. Loin d’un simple effet participatif, l’adresse directe crée une communauté provisoire, un espace de parole et d’écoute. Chacun est convoqué dans sa responsabilité de spectateur : non pas consommer une histoire, mais y prendre part, en accepter la part d’inconfort et de mystère. Cette démarche permet au spectacle de toucher des publics très divers, y compris ceux qui se sentent habituellement éloignés du théâtre.

En définitive, Au non du père est une œuvre dense, exigeante sous ses dehors de simplicité. Elle réussit le pari rare de conjuguer accessibilité et profondeur, émotion et pensée. Ahmed Madani y confirme sa capacité à faire du théâtre un lieu de circulation des récits, où l’intime devient un levier de réflexion collective. Une pièce qui ne cherche ni à expliquer ni à conclure, mais à ouvrir — des histoires, des possibles, et un espace sensible où l’on se retrouve, ensemble, face à ce qui nous constitue.

Hélène Lemoine

avec Anissa et Ahmed
texte et mise en scène Ahmed Madani
création sonore Christophe Séchet
images vidéo Bastien Choquet
construction et régie générale Damien Klein
administration Pauline Dagron
diffusion & développement Rachel Barrier
production Madani Compagnie