“Au monde” selon Pommerat

Sombre et tendu, l’univers singulier de Joël Pommerat brille au théâtre de l’Odéon avec la reprise de deux spectacles : le saisissant Les Marchands et le déroutant Au Monde.

pommerat_les_marchands— Par Alexis Campion—

Pour prendre la mesure du succès public et critique de Joël Pommerat et de la troupe Louis Brouillard, il ne faut pas rater, jusqu’au 19 octobre au théâtre de L’Odéon, les reprises  de deux pièces récentes, Au monde et Les Marchands. Deux œuvres rares et actuelles, aussi captivantes et déroutantes l’une que l’autre avec leurs scénographies de haute précision, sombres et dépouillées, intimes et mouvementées. Deux pièces différentes mais complémentaires. Dans les deux cas, il est question d’une société arrivée à une impasse face à la question du travail, ou plutôt devant son équation impossible. Ce sacro-saint travail sans lequel on ne peut vivre et qui pourtant semble irrémédiablement promis à se raréfier de toutes parts, à manquer. Une question cruciale, amenée ici sous l’angle des idéologies et des discours qu’elle inspire et infuse depuis des lustres en chacun de nous, et des comportements qui s’ensuivent.
Folie sacrificielle

Dans Les Marchands, corsetée par une minerve, une narratrice (Agnès Berthon) nous raconte son amitié avec une autre femme (Saadia Bentaïeb) qui n’a pas eu, comme elle, la “chance” de se rompre le cou à l’usine. Condamnée au chômage, aux dettes, aux échecs de ses tentatives pour reprendre contact avec le monde du travail, cette amie va progressivement s’abandonner à une forme surprenante de folie sacrificielle. Elle ira ainsi jusqu’à faire basculer cette histoire ordinaire et presque aussi attachante qu’un feuilleton dans un genre de tragédie encore plus étrange et glaçant que celui, déjà commun et cruel, de deux amies inégales devant l’emploi.
Mimodrame pathétique

Une tragédie qui saura nous faire froid dans le dos, mais qui, curieusement, restera associée à la fierté et à l’espérance de tous ceux qui travaillent dans cette usine qu’ils appellent Norcelor, à commencer par la narratrice elle-même, percluse de douleurs. Elle est la seule voix de ce spectacle original et captivant dans sa forme : tous les autres personnages (un enfant, une voisine, un politicien…) apparaissent comme les protagonistes muets mais bien vivants de son récit. Ils s’actionnent dans une sorte de mimodrame pathétique, peut-être bien condamnés à exister dans un monde définitivement sourd, captifs de la tragédie courue d’avance d’un capitalisme aliénant.

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