A propos d’un propos pseudo-philosophique

 —Par Raphaël Confiant, Ecrivain et créoliste —

 

creoles

Depuis que la controverse autour du projet « Humanités créoles » mis en œuvre par Bernard Alaric et quelques-uns de ses collègues inspecteurs de l’Education Nationale, projet contesté par le Ministère et qualifié de « communautariste », a pris de l’ampleur (débats télévisés, articles de presse etc…), on voit fleurir ici et là des contributions pour le moins curieuses. La plus hilarante est celle d’un collègue de B. Alaric qui se fend d’un long texte ressemblant à la dissertation d’un élève besogneux, bourrée de citations ou de références à des auteurs/des ouvrages prestigieux. Ce texte est pompeusement intitulé « A propos des humanités créoles et d’un problème plus général » et l’auteur, d’entrée de jeu, se pose « en tant que philosophe ». Il signe d’ailleurs son propos : « docteur en philosophie ». S’agit-il d’une naïveté ou d’un désir d’en imposer au vulgum peccus ? Les deux sans doute car chacun sait qu’il y a un monde entre un « philosophe » et un « professeur ou docteur en philosophie ». De même qu’il y a un monde entre un docteur en littérature et un écrivain, entre un professeur de mathématiques et un mathématicien. N’est pas Camus ou Bourbaki qui veut ! Ni, à plus forte raison Heidegger cité par notre docteur en philosophie dont, soit dit en passant, on ne connaît aucun texte ou ouvrage de philosophie. Il y a donc au départ de ce propos__qui écrit quoi ?__une escroquerie intellectuelle qu’il convient de démasquer.

 

Mais progressons, si vous le voulez bien et posons-nous la deuxième question qui vient logiquement à la suite de celle qui vient d’être évoquée à savoir : quel est le statut du discours tenu par notre apprenti-Aristote ? sur quels fondements s’appuie-t-il ? La réponse est là aussi claire comme l’eau de roche : ce propos s’élabore sur le socle de la culture occidentalo-universalisante sûre d’elle-même et de son bon droit et acharnée à imposer le culte de la Raison à l’Autre. Qu’un tel discours soit tenu par un Occidental n’aurait rien de choquant. Après tout la colonisation était faite aussi pour ça : civiliser les Nègres, les Amérindiens, les Arabes etc…Qu’elle vienne d’un colonisé__même départementalisé ou régionalisé, ou plus exactement ultrapériphéricisé__est plus inquiétant. Ce monsieur affecte de croire qu’il existe une Raison universelle, applicable à tous, quel que soit le positionnement des uns et des autres dans le champ clos de l’affrontement des peuples et des cultures que l’Occident a appelé « l’Histoire ». Heureusement qu’Aimé Césaire, Frantz Fanon ou Edouard Glissant (que l’auteur cite de manière tronquée et somme toute malhonnête) n’ont point adhéré à cette Vulgate du parfait petit colonisé et qu’ils ont, haut et fort, ébranlé les assises du monde occidental, le premier en poussant « le grand cri nègre », le second celui des « damnés de la terre » et le troisième celui de « l’identité multiple » qui, contrairement à ce que croit notre philosophe sous les cocotiers, n’est pas du tout la disparition des identités particulières. Mais, sans doute, pour reprendre un mot qu’affectionne notre auteur, Césaire, Fanon et Glissant sont-ils les victimes de leur pathos. Au moins le pathos produit-il, chez les colonisés, des œuvres de l’esprit mondialement reconnues alors que la raison ratiocinante de notre philosophe du dimanche n’aboutit qu’au vide et au creux.

 

Ensuite, Césaire, Fanon et Glissant ont écrit d’abord « en tant que martiniquais », pas en tant que poète, psychiatre ou romancier car ils étaient conscients d’être les fils d’une histoire particulière, celle de la Traite, de l’esclavage et de l’assimilation, alors que notre homme qui écrit « en tant que philosophe » vit sur un Olympe imaginaire, hors histoire, hors territoire, dans l’Eternité-Universalité du logos ou ce qu’il imagine être tel. Il a semble-t-il oublié d’où il sort, qui il est et porte avec une arrogance pour le moins comique ce fameux masque qu’a dénoncé Fanon.

 

Abordons maintenant l’un des points évoqués par notre philosophe, à grands renforts de citations (quelle tête bien pleine à défaut d’être bien faite !), celle de l’identité. Il conteste que l’école ait pour objectif premier de participer à la construction identitaire des élèves et renvoie donc dans les cordes et le projet « Humanités créoles » de B. Alaric et allii. et le manifeste « Eloge de la Créolité » de J. Bernabé, P. Chamoiseau et R. Confiant. Quand on examine l’histoire du système scolaire, ne serait-ce que français, et cela simplement à partir de la fin du XIXe siècle, lorsqu’elle commencera, avec Jules Ferry, à se généraliser, on comprend que l’affirmation de notre Aristote des Hauteurs de Terreville (lieu où, contrairement au Parthénon, souffle peu l’esprit, du moins pour certains tels que lui), est une pure et simple ânerie. Pourquoi ? Parce qu’en fait, c’est dès l’époque de la Révolution française que s’est mis en marche le rouleau compresseur de l’unification linguistique et culturelle de l’Hexagone, c’est-à-dire de la domination du Nord sur le Midi suivi de l’éradication de la culture de cette dernière. Dans ce processus ethnocidaire, l’école en est venue à jouer un rôle fondamental. C’est l’école qui a construit ce qu’aujourd’hui on appelle l’identité française, notamment par le biais d’une langue unifiée par la force. En réalité, hormis chez les peuples qui vivent de manière encore tribale (dans la forêt amazonienne par exemple) où l’identité est transmise de manière collective et générationnelle, partout ailleurs dans le monde, c’est l’école qui a pris le relais de la grand-mère ou du grand-oncle. Et pas seulement l’école à l’occidentale mais tout aussi bien la medersa arabe ou l’école chinoise. Mais bon, les promoteurs du projet « Humanités créoles » sont assez grands garçons pour se défendre eux-mêmes, venons-en aux attaques portées contre l’ »Eloge de la Créolité ». L’auteur reproche d’abord à ce texte sa faiblesse philosophique comme s’il s’agissait d’un traité de philosophie ! ! ! Il n’est même pas capable de distinguer un manifeste littéraire__ce qu’indique clairement dans le titre le mot « Eloge »__d’un ouvrage brassant concepts et théories qui, dans ce cas précis, se serait alors appelé « Traité de la Créolité » ou « Discours sur la Créolité ». Par exemple en intitulant l’un de ses livres, « Le Discours antillais », Glissant affichait une volonté clairement philosophique alors que les rédacteurs de l’ »Eloge de la Créolité » visaient deux objectifs :

 

__réveiller chez nos artistes (écrivains, peintres, sculpteurs, musiciens, cinéastes etc…) le sens du Beau ou plus exactement de la beauté créole : beauté anti-exotique, anti-doudouiste-colibri-mer-bleue-peau de sapotille, beauté des bidonvilles que sont le Morne Pichevin ou Texaco. Grandeur des djobeurs, des ramasseurs de tinettes, des combattants de damier, des marchandes de poissons ou de légumes, des quimboiseurs, des Koulis d’Habitation etc…Beauté de la langue créole toujours considérée par certains comme un vulgaire patois.

 

__faire prendre conscience de la chance inouïe que nous avions, nous Créoles, en dépit de notre histoire tragique, d’avoir créé cette identité-mosaïque, multiple, qui est en train de s’imposer partout à travers le monde aujourd’hui.

 

Et les rédacteurs de l’ »Eloge » d’exemplifier ces deux points forts dans leurs productions littéraires, cinématographiques, musicales (Chamoiseau a écrit des chansons pour Tabou Combo notamment) ou scientifiques (à travers tout le travail de défrichage du créole que fait Jean Bernabé sur le créole en s’aidant de la linguistique. Donc, après le Manifeste, l’Action ! Il n’y avait pas, et il n’y a toujours, aucune ambition philosophique derrière tout cela et le reproche que nous fait notre Aristote tropical tombe complètement à plat. Nous sommes jugés, et nous le seront dans l’avenir, sur nos œuvres, nos réalisations concrètes, non sur des concepts philosophiques que nous n’avons jamais eu l’intention de créer. « Créolité » et « Diversalité », les seuls termes s’apparentant à des concepts figurant dans l’ »Eloge », sont tout juste désignés par nous comme étant des « notions ». Contrairement à notre contempteur que la modestie n’étouffe pas__alors qu’il n’a jamais créé un seul concept lui-même__, nous avons le sens de nos limites et nous nous sommes défini dès le départ des objectifs clairs que nous nous sommes donnés les moyens d’atteindre. La traduction de nos ouvrages dans 27 langues (dont le japonais et le coréen), le fait qu’ils soient étudiés dans maintes universités des USA et du Canada (tant dans les « Département de « French Studies » que dans ceux des « Black Studies ») ainsi que l’accueil du lectorat antillais nous prouve que nous n’avons pas eu totalement tort d’avoir fait l’éloge de ce que nous sommes. Au moins savons-nous ce que nous sommes : des Martiniquais avant tout, des Nègres, des Créoles, des Caribéens etc…avant d’être des écrivains, des linguistes ou des anthropologues. Tout comme Césaire, Fanon ou Glissant, dont nous sommes les héritiers, nous avons écrit à partir d’une histoire précise et d’un lieu précis.

 

Notre contempteur nous reproche ensuite le flou de notre définition de la notion de Créolité. En parfait nègre gréco-latin, il est persuadé que l’identité est quelque chose de net, de clair, de rationnellement définissable alors même que dès le XIXe siècle avec Freud, puis au XXe avec les philosophies de la « déconstruction » le fameux « Sujet » de la philosophie classique a été mis en question, sinon mis à mal. En Occident même, seul lieu de la Pensée selon notre auteur (il ne cite que des Occidentaux), on est peu à peu revenu des certitudes cartésiennes et d’autres modes de pensée ont vu le jour. Mais ne nous embarquons pas sur ce terrain car, répétons-le l’ »Eloge de la Créolité » n’est pas un ouvrage de philosophie mais un manifeste littéraire. La Littérature, contrairement à la philosophie, n’a pas pour objectif d’expliciter le monde, de poser les bases d’une vision logique de ce dernier mais bien d’en explorer le vécu. Ah voilà un terme qu’abhorre notre homme ! Le vécu ! Cela lui rappelle trop de choses, cela l’oblige à se rappeler qu’il est un nègre-martiniquais-créole-colonisé. Se présenter comme un philosophe désincarné lui convient mieux : c’est plus rassurant. Les concepts n’ont ni histoire ni lieu, n’est-ce pas ? Ils sont éternels. Encore que ! Encore Heidegger disait que « la philosophie parle grec ». Mais bon…

 

Il nous reproche notre « obscurité » alors que nous n’avons fait que nous aligner sur la notion d’ »opacité » d’Edouard Glissant qu’il semble porter aux nues. Oui, l’identité est quelque chose d’opaque, de diffracté, de contradictoire, d’imprévisible et selon nous, la littérature (et tous les arts en général) ont vocation à la prendre en charge, à l’assumer, à la donner à lire (littérature), à voir (peinture, sculpture), à voir et entendre (cinéma, théâtre) ou à entendre (musique). Plus que toute autre identité au monde, de part même ses conditions de naissance, l’identité créole comporte de larges pans d’opacité que la simple pensée rationnelle ne saurait expliquer, sauf à la réduire à quelques poncifs hérités d’un cartésianisme mal assimilé.

 

Nous aurions pu continuer longtemps à décortiquer le tissu d’âneries de notre contempteur si le jeu en valait la chandelle mais il nous semble avoir mieux à faire : continuer à écrire nos œuvres d’une part et à produire de l’autre un savoir autour de notre culture créole qui puisse être transmis en premier lieu par l’institution scolaire et universitaire.

 

 

Raphaël CONFIANT

 

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