Aux temps des élégies.

— Poème de Robert Lodimus —

J’imprime ma rébellion
Sur la nuitée orageuse
Qui engendra Samsun.
Les enfants qui errent
Dans le vallon
D’insupportables malheurs,
Les femmes violées,
Les hommes handicapés,
Trempés sous la pluie,
Puis crucifiés sous le soleil,
Les vieillards recroquevillés,
Empilés dans les morgues
De l’épouvante,
Les fillettes abusées,
Les garçons déguenillés
Qui ont trépassé
Dans l’indifférence
Des bourreaux et des forbans :
Tous ceux-là que je croise
Sur la route scabreuse
De mon inertie honteuse
N’ont plus de noms et de visages.
Une flamme de vie
S’est encore
Brusquement éteinte.
Liberté :
Tu refuses toujours
De t’engager
Sur le chemin
Qui mène
Au goulag,
Où l’on a écorché
Jacques Soleil,
Et où sont décédés
Tant de Camarades
Qui ont rêvé
De t’enlacer.
Ton absence insupportable
A retardé la danse
Du totem
Dans l’abatis
De nos douleurs.
Comme le Cynique de Sinope [1],
Je t’ai cherchée
Avec une gerbe
Enflammée
Dans le midi
De l’impatience
Dévorante.
Les luges de l’adversité
Ont arraché
La feuille de casse-sexe
Sur le corps tuméfié
De la ville
Qui porte les vergetures
De mes soirées
De cache-cache.
J’ai suivi les convoyeurs
Des crimes de minuit
Jusqu’au pays
De Gilgamesh [2].
Je veux combattre
Le Humbaba [3] De nos douleurs.
Camarades,
Ne craignez rien !
J’ai endossé
La cuirasse
De Jan Hus [4].
Je serai immortel
Sur le bûcher
De l’immolation.
Je vois demain
Comme les orages
Qui grondent
Dans les livres
De Mark Twain.
De grâce !
Ne me demandez surtout pas
De m’agenouiller
Sous le portique
D’une cathédrale maculée,
Pour implorer la miséricorde
D’un « dieu » importé,
Qui refuse jusqu’à présent
De parler ma langue.
Je peine pour assécher
Les lagunes d’épreuves
Qui submergent
La vallée mystique
Où reposent Démocrite,
Cléanthe,
Épicure :
Ces penseurs immortels
De l’ataraxie,
Qui ont tenté de détacher
Par la rhétorique,
Les bras de l’humanité
Au gibet de la décrépitude.
Je rêve de décapiter
Les carnassiers
Qui ont démembré
Mon fantasme
Dans le berceau vermeil
De la prude jeunesse.
Je revois encore
La nuit néfaste
Où une pluie de croix
A atomisé le mailleton
Des illusions hachurées
De Sabra et Chatila [5].
Je ne peux plus
Détourner mon regard
Des champs de créatures
Assassinées à l’extrémité
De la pleutrerie aveugle.
Tous les matins,
Je promène mon mal
Dans la bauge irritante
D’un ghetto pestiféré.
J’ai retrouvé,
Sur l’ardoise
De mes fantasmes
Handicapés,
La chanson
De juillet
Qui parle
Du Timonier
À la langue
De feu.
Je pense toujours
À la croix d’Alcantara
Qui a assassiné ma reine
Dans un festin à la Babette.
Ce soir-là,
Aragon et Castille
Ont découpé
Le cœur débonnaire
De l’innocence.
Ils ont broyé
L’hospitalité
Dans l’étrivière
De la trahison immonde.
Au décours de la lune,
Les lamies de l’Atlantique
Ont profané
Le cadavre sacré
De mon Héros cuivré.
Une « tchakala » [6] De chair et de sang
Dans l’immense profondeur
De l’océan bleuté.
Sur la fosse millénaire
Des génocidaires,
J’ai planté des câpriers
À la place des boutons-d’or.
En signe de mépris
Et de malédiction,
J’y ai encore déposé
Une grande couronne
De ronces et d’épines.

Robert Lodimus
(Extrait de Couronnes d’épines et de ronces, poésie et nouvelle)