— Par Gary Klang —
On ne s’ennuyait pas à la rue Gay-Lussac (j’habitais au 34). En plus de Mai 68, je n’oublierai jamais une pièce de Cervantès dans laquelle je jouai à l’Institut hispanique qui se trouvait juste en face de chez moi.
A côté de l’Institut, il y avait un café où je passais mes journées (les Parisiens passent plus de temps au café que chez eux). J’appelais ce lieu Chez Chef, le surnom que j’avais donné au garçon devenu un ami. J’y ai rencontré beaucoup de gens intéressants et notamment le fils de Maurice Thorez et de Jeannette Vermeersh, des fanatiques qui dirigeaient le Parti communiste français (PCF) à la manière stalinienne. Fiston nous raconta ses vacances idylliques à Moscou, autrement dit au paradis terrestre.
Mais revenons à ma pièce de théâtre. Un professeur d’espagnol nommé Gilles me proposa un jour de jouer dans une pièce de Cervantès. Moi qui n’ai jamais voulu faire du théâtre, j’ignore quelle mouche tsé tsé ou haïtienne me piqua alors pour que j’accepte. Comme quoi, l’inconscient nous joue parfois de drôles de tours.
Un soir donc la pièce fut jouée devant le gratin de l’Institut : mon ami, le professeur Claude Couffon – célèbre traducteur de Garcia Marquez et de Garcia Lorca, entre autres – qui m’avait présenté Pablo Neruda à la Sorbonne pendant les événements de Mai 68, et aussi l’écrivain espagnol Fernando Arrabal qui avait fui le fasciste Franco pour se réfugier à Paris.
Lorsque vint mon tour d’entrer en scène, intimidé par ce beau monde, j’oubliai complètement la déclaration d’amour que je devais faire à ma belle et fus donc obligé d’inventer une réplique qui heureusement ne gêna personne.
Soulignons que, parmi les acteurs, il y avait un jeune homme blond, plutôt sympa, et qui n’avait rien de particulier. Mais coup de théâtre, si je puis dire, voici que quelque temps après la représentation, il se métamorphosa de personnage de Cervantès en tueur de l’autoroute. Allez savoir pourquoi. L’inconscient a ses raisons que la raison ne connaît pas. Ce jeune homme donc, du haut d’un viaduc, s’amusait à tirer sur tout ce qui bougeait. La police l’arrêta et l’on n’entendit plus jamais parler de lui.
Comme quoi, on peut aisément se tromper sur son prochain qui n’est proche que de nom. Un conseil, mes amis : ne vous fiez jamais aux apparences !
GARY KLANG


