Scènes de la vie conjugale, anatomie d’un couple en crise
— Par Janine Bailly —
Mots pour maux… Elle est avocate, spécialisée dans les problèmes de divorces, il est universitaire, tous deux sont censés maîtriser le langage, connaître la valeur des mots, et savoir dire les choses au plus juste. Mais les mots sont versatiles. Tantôt servant la vérité, tantôt la déguisant ou la travestissant, ils laissent place à des silences, lourds de non-dits, mais qui peuvent s’avérer plus révélateurs que la parole.
Or, Scènes de la vie conjugale est tout à la fois un théâtre de parole et de non-dits, qui laisse le spectateur combler les vides et les ellipses, reconstituer, à partir du texte de Bergman, et peut-être de son propre vécu, ce que le dialogue suggère. Car si le couple de Marianne – Bénédicte Cerutti – et Johan – Laurent Poitrenaux – porte les stigmates des années soixante-dix, époque dans laquelle l’incarnation le fait vivre, s’il existe bien dans sa singularité, il se fait dans un même mouvement intemporel, universel, et donc archétypal. Nombre d’œuvres littéraires et cinématographiques disent aujourd’hui cette difficulté à vivre ensemble, à trouver entre l’homme et la femme un authentique terrain d’entente, à résister à la prise de pouvoir de l’un sur l’une.
Un voilage translucide partage le plateau, isolant à l’avant-scène un espace étroit qui figurera un salon bourgeois, daté par quelques objets emblématiques, téléphone à cadran, électrophone pour disques vinyle, sofa, lampadaire, moquette au sol. Un ensemble intime bien qu’assez impersonnel, aux diverses nuances de blanc, pour un couple qui se veut parfait et qui coche toutes les cases imposées par la société : maison, mariage, enfants, réussite professionnelle… Marianne et Johan ont gagné la scène en descendant par les travées, côté cour pour elle côté jardin pour lui, et ont marché l’un vers l’autre pour se rejoindre sur le canapé côté cour. Ils nous ont parlé d’eux-mêmes, lui fort satisfait, qui frôle l’arrogance et la condescendance, elle plus modérée, comme dans une certaine retenue de bon aloi. Ils continuent à se dire, se regardent peu mais nous regardent, nous, en face à face, acteurs dans la représentation d’une vie idéale, d’un ordinaire qui serait sans aspérités.

Mais bientôt la belle image se fissure, la photographie se décolore et, si Marianne donne à son corps les postures de la femme bourgeoise bien éduquée, si elle fait bonne figure, on devine la faille engendrée par la question qui se pose, d’agrandir ou non la famille d’un troisième enfant… Une sorte d’intranquillité commence alors à se dessiner… On aurait pu penser que Marianne, suivant l’exemple de Nora dans Maison de poupée, – pièce d’Henrik Ibsen adaptée au cinéma par Joseph Losey, et dont le couple a regardé un extrait projeté sur le voilage – serait la première à égratigner le contrat. Un jour, à la surprise de Johan, elle refuse de se rendre au traditionnel repas dominical chez ses parents. Elle est celle qui s’interroge, elle se montre plus que lui à la recherche d’une vérité, et de sa liberté. Et pourtant c’est Johan qui, dépourvu de la moindre délicatesse, partira plein d’illusions chercher, mais en vain, auprès d’une jeune Paula une vie nouvelle.
La mise en scène d’Arthur Nauzyciel met en évidence l’ambiguïté de la relation, ses évolutions, et les lentes métamorphoses de ses personnages. Ils apparaîtront sur le rideau en ombres chinoises floues, et viendront au devant, visages porteurs de masques, qu’il leur faudra à un moment tomber. Marianne s’est effondrée mais se redresse, s’affirme. Débarrassée de la perruque qui cachait sa vraie chevelure, comme du carcan des conventions, c’est elle qui prendra les initiatives, sexuelles d’abord, et l’on assiste à une scène suggestive, débridée et s’apparentant plus à un duel qu’à un acte d’amour. Pour le metteur en scène, ce théâtre de parole est aussi un théâtre des corps, l’abstraction initiale cédant la place à quelque chose de plus concret, sensuel et viscéral. De ses interprètes, il transforme l’apparence, tenue décontractée et talons plats pour Marianne, épaules penaudes légèrement voûtées pour Johan. De la scène, il agrandit l’espace, le voilage s’étant peu à peu, imperceptiblement vers le fond reculé, et sur ce grand plateau désert qu’ils investissent, homme et femme semblent solitaires et si petits, qui n’ont d’autre ressource que se tourner l’un vers l’autre. De ce huis clos, Arthur Nauzyciel rompt la continuité par de courtes séquences filmées, où l’on voit des femmes confier à Marianne les tribulations de leur vie conjugale et sentimentale – touchant moment d’échange en particulier entre fille et mère, cette dernière incarnée à l’écran du voilage par une sublime Marthe Keller.
Entre violence et douceur, agressivité et tendresse, amour et désamour, séparations et retrouvailles éphémères, Marianne et Johan se quittent, se reprennent, s’éloignent puis se rapprochent, et le temps passe en des allers‑retours qui les voient sur vingt ans se déchirer, puis tenter de renouer le fil fragile de leur vie commune. « Ni avec toi, ni sans toi », fait dire à l’un de ses personnages François Truffaut, dans son film La femme d’à côté. Mais ici ce sera finalement avec toi, puisqu’en l’absence de leurs nouveaux partenaires respectifs, Marianne et Johan se retrouvent en secret, enfin accordés, eux qui jouaient leurs partitions à contretemps. Arthur Nauzyciel nous laisse sur cette scène finale émouvante, épurée et d’une mélancolie discrète, où reviennent côte à côte les amants, lui dans son entière nudité, elle drapée de ses longs cheveux, telle la Vénus de Botticelli sortant des eaux. Tous deux, dépouillés des signes de leur appartenance à quelque classe sociale, délestés des armes de la parole, viendront s’asseoir au centre de l’espace, enfin silencieux, vides des mots qui blessent, lui la tenant de dos embrassée, face à nous qui les contemplons.
En sera-t-il fini de « la politique de l’autruche »* et, « sortis de la vallée des larmes »*, cesseront-ils d’être des « analphabètes du sentiment »* ? Sauront-ils tisser ensemble une histoire nouvelle, plus sereine et apaisée ? C’est sur ce questionnement que, pensifs, nous quitterons à regret la salle Jean Vilar !
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* Ce sont trois des six titres de chapitres apparaissant au cours de la pièce sur le voilage.


