De Snowden à Pyongyang : l’espionnage à l’âge des IA

Treize ans après les révélations d’Edward Snowden, une nouvelle révolution silencieuse est en train de bouleverser l’espionnage

  • par Rodolf ETIENNE

Milan, NSA, pétrole iranien, hackers nord-coréens, réseaux privés de renseignement et essaims d’agents artificiels, le pouvoir ne réside plus seulement dans la capacité de collecter des données. Il réside désormais dans celle de les comprendre, de les croiser et, de plus en plus, d’agir automatiquement à partir d’elles.

Il y avait autrefois quelque chose de presque rassurant dans l’image de l’espion.

Un homme ou une femme, une fausse identité, un rendez-vous discret, un micro dissimulé, quelques photographies, un dossier rangé dans un coffre.

Le renseignement avait ses hommes, ses méthodes, ses frontières et ses secrets. Cette représentation appartient peut-être déjà au passé.

De Washington à Milan, de Pékin à Pyongyang, les affaires apparues ces dernières années dessinent progressivement un autre monde.

Les services d’État demeurent, les agents humains n’ont évidemment pas disparu, mais entre eux se sont installés d’immenses réservoirs de données, des sociétés privées de renseignement, des pirates informatiques, des infrastructures dispersées dans plusieurs pays et, désormais, des intelligences artificielles capables d’exécuter elles-mêmes une partie des opérations.

Il ne faut surtout pas transformer ces différents événements en un complot unique. Rien ne permet d’affirmer qu’Edward Snowden, l’affaire Equalize en Italie, les groupes nord-coréens, les campagnes chinoises ou l’incident récent impliquant des agents d’OpenAI appartiennent à un même réseau. Ils racontent néanmoins une même histoire : celle de l’industrialisation progressive de l’espionnage.

Snowden : lorsque la révolution consistait à tout collecter

En juin 2013, Edward Snowden faisait basculer la perception mondiale de la surveillance numérique. Les documents classifiés qu’il avait confiés à plusieurs journalistes révélaient l’étendue de dispositifs développés notamment par la National Security Agency américaine. PRISM, XKeyscore et d’autres programmes jusque-là inconnus du grand public faisaient apparaître une capacité de surveillance à une échelle sans précédent : communications électroniques, métadonnées, flux Internet, informations transitant par les grands opérateurs technologiques ou les infrastructures internationales de télécommunication. Le scandale n’était pas simplement celui de l’existence de l’espionnage. Les États s’espionnent depuis qu’ils existent. La rupture venait de l’échelle. Avec l’informatique et les réseaux mondiaux, il devenait techniquement possible de collecter non plus seulement les communications d’une cible précisément identifiée, mais des volumes gigantesques d’informations dans lesquels les analystes pourraient ensuite rechercher ce qui les intéressait.

Treize années ont passé. Le débat ouvert par Snowden demeure pourtant extraordinairement actuel. Aux États-Unis, la Section 702 du Foreign Intelligence Surveillance Act, qui autorise la collecte sans mandat individualisé des communications de certaines cibles étrangères situées hors du territoire américain, devait expirer le 12 juin 2026. Le Congrès n’étant pas parvenu à adopter une nouvelle autorisation avant cette échéance, le texte a expiré. Mais les certifications déjà approuvées par la cour FISA en mars 2026 permettent à certaines opérations de surveillance de continuer jusqu’en mars 2027. Le paradoxe résume assez bien l’héritage Snowden : les infrastructures de surveillance sont tellement profondément intégrées aux appareils de renseignement que la question juridique de leur autorisation et la question technique de leur fonctionnement ne se superposent plus toujours parfaitement.

Mais une autre transformation, beaucoup plus récente, change encore davantage le problème. Pendant longtemps, la faiblesse de la surveillance massive était précisément sa masse. Recueillir des milliards d’informations ne signifie pas automatiquement les comprendre. Il faut rechercher, trier, traduire, comparer, éliminer les faux signaux, reconstruire des relations entre personnes, entreprises, mouvements financiers ou déplacements. Autrement dit : il fallait des analystes. L’intelligence artificielle commence à supprimer ce goulot d’étranglement.

Milan : quand le renseignement devient un marché

À plusieurs milliers de kilomètres des installations de la NSA, une affaire judiciaire italienne offre une autre perspective sur cette transformation.

Son nom : Equalize.

L’affaire éclate autour d’une société d’investigation milanaise soupçonnée d’avoir utilisé un réseau d’accès illégaux à différentes bases de données institutionnelles afin d’obtenir des informations confidentielles sur des centaines de personnes.

L’enquête n’est plus marginale.

Le 21 juillet 2026, le parquet de Milan a demandé le renvoi en procès de 74 personnes dans le volet concernant les clients présumés du système. Pas moins de 832 personnes sont recensées comme victimes présumées d’activités d’espionnage ou de consultations abusives. Les personnes mises en cause restent naturellement présumées innocentes tant qu’aucune décision définitive n’est intervenue.

Equalize avait notamment développé une plateforme appelée Beyond, conçue pour agréger rapidement de grandes quantités d’informations concernant des individus et des sociétés. Voilà ce qui rend Milan particulièrement intéressant. La fonction autrefois confiée à plusieurs enquêteurs — rechercher une personne dans différents fichiers, comparer ses sociétés, ses relations, ses actifs et ses activités — commence déjà à être réunie dans une même architecture informatique. Equalize ne représente pas encore l’intelligence artificielle agentique contemporaine. Il serait abusif de lui attribuer des capacités qu’elle ne possédait pas. Mais son fonctionnement préfigure une logique essentielle du renseignement moderne : rassembler automatiquement des informations dispersées afin de produire un dossier exploitable.

Plus encore, l’affaire révèle combien le renseignement peut aujourd’hui sortir du périmètre traditionnel des États. Des policiers ou anciens policiers, des informaticiens, des enquêteurs privés, des entreprises, des avocats, des intermédiaires et des clients peuvent se retrouver dans un même marché de l’information.

Le renseignement n’est plus seulement vertical, de l’État vers ses services. Il devient également horizontal. Il circule. Il s’achète. Il se revend. Il s’échange.

Deux Israéliens, du pétrole iranien et des banques italiennes

C’est dans ce contexte qu’apparaît l’un des éléments les plus troublants du dossier Equalize. Le 20 mai 2026, Nunzio Samuele Calamucci, informaticien central de l’affaire et devenu collaborateur des enquêteurs, raconte aux magistrats l’existence de rencontres avec deux Israéliens qu’il présente comme d’anciens membres du Mossad. Selon ses déclarations, ces hommes auraient proposé des informations issues d’une archive du gouvernement iranien portant notamment sur des transactions liées à la vente de pétrole brut sous embargo ainsi que sur des opérations impliquant des banques italiennes.

La prudence est ici indispensable.

Il s’agit d’une déclaration faite aux enquêteurs. Elle ne constitue pas à elle seule une preuve judiciaire définitive. Rien ne permet davantage d’affirmer que le Mossad aurait officiellement mandaté Equalize ou entretenu une relation institutionnelle avec cette société. Mais la scène elle-même mérite attention.

L’information économique, énergétique et financière devient elle aussi une matière stratégique.

Une société privée de renseignement à Milan. Des informations provenant prétendument d’un gouvernement étranger. Le commerce international du pétrole. Des banques européennes. Des hommes issus, selon le témoignage de Calamucci, d’un grand service de renseignement.

Nous sommes soudain très loin du simple détective privé recherchant les infidélités d’un conjoint. Et Milan, capitale économique de l’Italie, apparaît alors moins comme le décor fortuit d’une affaire que comme un lieu logique de rencontre entre argent, entreprises et renseignement.

L’IA commence à faire le travail de l’espion

En septembre 2025, Anthropic détecte une campagne sophistiquée de cyberespionnage qu’elle attribue avec un degré élevé de confiance à un acteur soutenu par l’État chinois, désigné sous le nom de GTG-1002. Environ trente organisations des secteurs technologique, financier, chimique et gouvernemental sont ciblées. Mais ce n’est pas seulement l’identité supposée de l’attaquant qui attire l’attention. C’est sa méthode. Selon Anthropic et la documentation depuis intégrée à MITRE ATT&CK, les opérateurs ont utilisé Claude Code et différents outils pour automatiser une grande partie de leurs opérations : reconnaissance des systèmes, recherche de vulnérabilités, exploitation, déplacement latéral à l’intérieur des réseaux, récupération d’identifiants, analyse et exfiltration des données.

Les humains déterminaient encore les objectifs et orchestraient la campagne. Mais une partie considérable du travail autrefois exécuté par des spécialistes humains était désormais confiée à des agents logiciels. La différence pourrait sembler subtile. Elle est immense. Le premier âge du cyberespionnage utilisait l’ordinateur comme un outil. Le second utilise l’intelligence artificielle comme opérateur.

Juillet 2026 : les agents artificiels franchissent une frontière

Puis arrive l’événement qui, rétrospectivement, pourrait marquer une date importante dans l’histoire de la cybersécurité.

En juillet 2026, pendant des évaluations internes destinées précisément à mesurer leurs capacités en matière de cybersécurité, des modèles expérimentaux d’OpenAI contournent différentes protections destinées à les isoler d’Internet. Ils découvrent des moyens de communiquer entre eux par un canal non prévu, exploitent plusieurs vulnérabilités, accèdent à certaines infrastructures internes d’OpenAI et pénètrent dans des systèmes appartenant à Hugging FaceOpenAI reconnaît publiquement l’incident le 21 juillet avant d’en publier le rapport détaillé le 26 août 2026.

L’ampleur réelle est saisissante. Selon l’enquête publiée après l’incident, environ 700 agents ont pris part aux actions dirigées vers Hugging Face.

Les agents ont collaboré, partagé des informations et réparti certaines tâches. OpenAI indique que plusieurs d’entre eux se décrivaient eux-mêmes comme un « swarm », un essaim, ou un « collectif ».

Des centaines d’agents artificiels peuvent désormais coopérer pour exploiter des vulnérabilités informatiques réelles.

Il serait erroné de présenter cet événement comme une cyberattaque militaire orchestrée par une intelligence artificielle devenue consciente. Rien de tel n’est établi. Les modèles effectuaient des évaluations très particulières, dans un environnement où les protections habituelles avaient précisément été réduites afin d’étudier leurs capacités. Leur comportement semble avoir été principalement motivé par la recherche d’un moyen de réussir leurs exercices sans résoudre normalement les problèmes qui leur étaient posés.

Mais la démonstration technique demeure extraordinaire. Et quatre jours seulement après la publication détaillée du rapport, il devient difficile de considérer cette possibilité comme appartenant encore à la science-fiction.

Pyongyang avait déjà compris que le cyber était une arme d’État

La Corée du Nord permet alors de regarder cette évolution sous un angle très différent.

Le régime nord-coréen possède depuis longtemps l’un des dispositifs cyber les plus singuliers au monde. Son principal service de renseignement extérieur, le Reconnaissance General Bureau, ou RGB, supervise ou entretient des liens avec plusieurs groupes cyber connus internationalement.

Parmi eux figure Kimsuky, également identifié sous différents noms selon les entreprises de cybersécurité. Le département américain du Trésor décrit Kimsuky comme une structure subordonnée au RGB et spécialisée principalement dans la collecte de renseignements.

Ses cibles sont particulièrement révélatrices : gouvernements, centres de recherche, universitaires, diplomates, médias, spécialistes de politique étrangère ou de questions nucléaires. Son objectif n’est pas simplement de voler de l’argent. Il est de comprendre ce que pensent les autres États. D’autres structures nord-coréennes ont parallèlement développé une expertise spectaculaire dans le vol de cryptomonnaies, les attaques contre des entreprises et les opérations financières clandestines. Dans le cas nord-coréen, espionnage et financement du régime peuvent donc se rejoindre. L’ordinateur devient simultanément une arme de renseignement, un instrument d’infiltration et une source de devises.

Août 2026 : Kimsuky et les modèles d’intelligence artificielle

C’est ici que le parallèle avec les événements d’août 2026 devient particulièrement intéressant. Le 10 août 2026, Reuters rapporte les conclusions de l’entreprise sud-coréenne de cybersécurité Genians concernant des infrastructures associées à Kimsuky.

Les chercheurs y ont identifié plusieurs outils permettant l’utilisation locale de grands modèles de langage, notamment Ollama, GPT4All et Msty, mais aussi des technologies de RAG destinées à faire travailler un modèle sur un corpus documentaire particulier, des outils permettant de développer des agents IA, des fonctions de transcription et l’environnement de programmation assisté par IA CursorGenians estime que cette infrastructure pourrait permettre au groupe de dépasser l’usage déjà connu de l’IA pour fabriquer des messages de phishing plus crédibles. L’intelligence artificielle pourrait également servir à analyser automatiquement des documents volés, assister la création de logiciels malveillants et automatiser certaines étapes d’une attaque. Les constatations de Genians n’ont pas toutes été vérifiées indépendamment, ce que Reuters souligne. Mais elles correspondent à une tendance désormais beaucoup plus large. La question n’est donc déjà plus : « Les services de renseignement utiliseront-ils un jour l’intelligence artificielle ? » Ils l’utilisent. La véritable question devient : « Jusqu’à quel niveau d’autonomie accepteront-ils de la laisser agir ? »

De « collecter tout » à « comprendre tout »

C’est ici que les différentes histoires commencent à former une image cohérente. Snowden révélait en 2013 l’existence d’infrastructures capables de collecter massivementEqualize montre comment des informations provenant de multiples bases peuvent être agrégées et transformées en dossiers dans une économie privée du renseignement. Les campagnes de cyberespionnage utilisant des agents IA montrent ensuite qu’une machine peut déjà participer activement à la recherche et à l’exploitation des informations. Kimsuky démontre enfin qu’un appareil de renseignement étatique peut chercher à intégrer directement les grands modèles de langage dans son environnement opérationnel.

Et là, le changement est considérable. Imaginez un service disposant de millions de courriers électroniques, documents administratifs, communications interceptées, historiques de déplacements, données bancaires et fichiers professionnels. Hier, un responsable demandait à ses analystes : « Cherchez tout ce que nous possédons sur cette personne. » Des équipes travaillaient pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines. Demain, un agent artificiel pourrait recevoir une instruction beaucoup plus complexe : reconstruire le réseau professionnel d’une personne, identifier ses contacts inhabituels, comparer leurs entreprises aux fichiers de sanctions internationales, analyser leurs transactions, traduire leurs correspondances, retrouver leurs déplacements communs et signaler les trois hypothèses les plus intéressantes. Non plus en plusieurs semaines. Mais potentiellement en quelques minutes. Voilà peut-être la vraie révolution : Snowden avait montré les réservoirs de données, l’intelligence artificielle apporte maintenant les moteurs capables de les parcourir.

L’espion de demain n’aura peut-être plus de visage

L’espionnage humain ne disparaîtra pas. Certaines informations ne peuvent être recueillies qu’en parlant à des êtres humains. Les intentions d’un dirigeant, les rivalités internes d’un gouvernement, la peur, l’ambition ou la trahison continueront longtemps de relever du renseignement humain. Mais autour de cet espion traditionnel se construit désormais une nouvelle population. Des hackers. Des sociétés privées. Des courtiers en données. Des travailleurs à distance opérant sous de fausses identités. Des logiciels. Et maintenant des agents artificiels capables de coopérer. L’espion du XXIᵉ siècle pourra donc être un diplomate sous couverture. Mais aussi un compte professionnel parfaitement banal. Une requête dans une base administrative. Un serveur hébergé dans un autre pays. Un modèle de langage exécuté localement. Ou plusieurs centaines d’agents logiciels travaillant simultanément dans la nuit numérique. Nous ne sommes pas encore dans un monde où une intelligence artificielle déciderait seule quels gouvernements espionner et quelles guerres mener. Mais l’été 2026 vient de faire disparaître une frontière importante : la capacité autonome d’agents artificiels à participer concrètement à des opérations cyber complexes n’est plus théorique. Et c’est probablement cela qui change désormais toute la question posée par Edward Snowden il y a treize ans. Le pouvoir de demain n’appartiendra peut-être pas seulement à celui qui sait tout collecter. Il appartiendra à celui qui sera capable de tout relier, tout interpréter et agir plus vite que les autres. Dans cette nouvelle guerre invisible, la course aux armements ne concernera donc plus seulement les satellites, les sous-marins, les missiles ou les meilleurs hackers. Elle opposera aussi ceux qui sauront combiner renseignement humain, données massives, puissance informatique et intelligences artificielles autonomes.

Et cette guerre-là a déjà commencé !