— Par Sarha Fauré —
Il y a des secrets qu’on ferait peut-être mieux de laisser enfouis. C’est autour de cette idée que Yeon Sang-ho construit The Ugly, thriller familial qui mêle enquête criminelle, chronique sociale et récit de filiation. Lim Dong-hwan découvre que les ossements de sa mère, Young-hee, disparue depuis quarante ans, viennent d’être retrouvés. Alors que son père, artisan de sceaux aveugle de naissance, fait l’objet d’un documentaire, il entreprend de reconstituer le passé de cette femme qu’il n’a jamais connue.
L’enquête progresse au gré d’une succession d’entretiens et de flashbacks. Chacun apporte sa version de Young-hee, présentée comme une femme rejetée en raison de sa laideur. Son visage, pourtant, reste constamment soustrait au regard : flou, hors-champ, dissimulé par ses cheveux ou par le découpage. Ce choix est sans doute l’idée la plus stimulante du film, puisque le mystère de son apparence finit par devenir plus intrigant que celui de sa mort. « The Ugly » désigne ainsi moins une personne qu’un regard porté sur elle.
Car la véritable monstruosité se situe ailleurs. Dans la Corée du Sud des années 1970, alors en pleine industrialisation, Young-hee devient la cible de ses proches, de ses collègues et d’un patron autoritaire et libidineux. À travers son destin, Yeon Sang-ho cherche à montrer l’envers du « miracle économique » : celui d’une société où la croissance s’accompagne d’une exploitation brutale du monde ouvrier et d’un rejet impitoyable de ceux qui ne correspondent pas à la norme.
Cette dimension sociale constitue l’aspect le plus intéressant du film. La laideur physique sert de prétexte à une réflexion plus large sur les préjugés, l’intolérance et les mécanismes de stigmatisation. Le film déplace progressivement la monstruosité : celle que l’on attribuait à Young-hee semble finalement appartenir à ceux qui l’ont humiliée et exploitée.
Malheureusement, cette ambition se heurte à une écriture souvent démonstrative. Les témoignages, trop bavards, font avancer l’intrigue de manière assez mécanique, tandis que les flashbacks, censés multiplier les points de vue, se contentent souvent d’illustrer ce qui vient d’être raconté. Le récit aurait pu jouer davantage sur les contradictions entre les souvenirs et les témoignages, mais préfère dérouler progressivement une vérité assez prévisible.
Le dernier retournement cherche à reconfigurer l’ensemble, sans vraiment y parvenir. Trop appuyé, il donne au film une conclusion confuse qui affaiblit rétrospectivement une intrigue pourtant bien menée dans sa première partie. On reste également sur une opposition parfois trop nette entre victimes et bourreaux.
Il n’en demeure pas moins que The Ugly possède une atmosphère sombre et poisseuse, caractéristique d’un certain cinéma sud-coréen où le thriller devient le révélateur des violences sociales. Yeon Sang-ho délaisse ici les zombies et le spectaculaire pour s’intéresser à une autre forme de monstruosité, plus ordinaire et finalement plus inquiétante : celle d’une société capable de fabriquer des victimes en transformant la différence en stigmate. Si le film manque parfois de subtilité, son idée centrale reste forte : la personne que tous désignaient comme « laide » n’est peut-être pas celle qui devrait nous faire détourner les yeux.
« The Ugly « , un film de Sang-Ho Yeon
Par Sang-Ho Yeon
Avec Jeong Min Park, Hae-hyo Kwon, Shin Hyon Bin
Titre original Eolgul | 29 juillet 2026 en salle | 1h 42min | Drame,Thriller
Synopsis
Tout public
Aveugle de naissance, un maître artisan, admiré pour la beauté des sceaux qu’il grave, vit reclus avec son fils unique. Mais cette paix vole en éclats lorsque les ossements de sa femme, disparue quarante ans plus tôt, sont découverts. Son fils entreprend alors de mener l’enquête sur ce passé. Cette quête de vérité va dévoiler de lourds secrets, de ceux qui touchent à la laideur humaine.
