La Martinique, épicentre de l’évolution institutionnelle des DOM.

— Les contrechroniques d’Yves-Léopold Monthieux —

On n’est ni à Basse-Terre ni à Cayenne ni à St Denis de la Réunion, on est à Foyal. Faisant suite à l’Appel de Fort-de-France et au Congrès de la rupture de 2025, l’adoption dans la maison de Césaire d’un accord-cadre, dit solennel, sur l’évolution institutionnelle de la Martinique, invite à s’interroger une fois de plus sur la préoccupation qui mobilise toutes les intelligences politiques du territoire depuis 50 ans. La Martinique n’a-t-elle pas exercé – n’exerce-t-elle pas encore – un rôle de chef de file dans les évolutions institutionnelles des départements d’outre-mer (DOM) ?

Les hommes et les actes fondateurs (1946 – 1959)

Bien que la loi de 1946 soit aussi le fruit de nécessités géopolitiques (contrer la doctrine Monroe), Aimé Césaire en fut le rapporteur emblématique. Son influence et sa longévité politique ont ancré l’idée que la Martinique avait été le meneur de la marche de l’assimilation. Le rôle essentiel de Gaston Monnerville s’en est trouvé amoindri, et oublié le projet identique élaboré en 1922 par le sénateur et ancien ministre martiniquais Henry Lémery. Il avait été retoqué par le gouvernement d’après-guerre. Après1957, Césaire reprenait le mot d’ordre d’autonomie, confirmé par le PPM en 1960. Malgré son extension aux autres DOM, cette ambition politique a fini par être associée à son nom. Par ailleurs, bien que fortuit, l’incident de décembre 1959 sur la Savane de Fort-de-France a été transformé par l’élite intellectuelle en mythe fondateur du nationalisme.

L’évènement a en effet provoqué la création du Front Antillo-Guyanais pour l’autonomie (FAGA). Après la disparition du leader charismatique de ce mouvement, le guadeloupéen Albert Béville, les Martiniquais Marcel Manville et Edouard Glissant en ont pris la direction. Même Frantz Fanon, résidant alors en Tunisie, fut partie prenante de l’opération. Émanation du FAGA qui allait, avec l’Association des étudiants martiniquais (AGEM), devenir le laboratoire de la logomachie hostile au SMA et au BUMIDOM (“armée d’occupation militaire”, “déportation”, “traître”, “prostitution”, “emplois subalternes”, etc…), l’organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (OJAM) allait offrir son destin comme apport essentiel au ferment identitaire. Les deux organismes de l’État et leur succès auprès de la population étaient considérés comme un obstacle au mouvement anticolonialiste. En effet, l’événement de décembre 1959 a forcé l’État à engager un « nouveau départ » de la départementalisation. Outre le SMA et le BUMIDOM, un véritable paquet gouvernemental de décisions fortes a été appliqué à tous les DOM. Ce n’était pas bon pour la révolution.

Les signes d’un éloignement institutionnel singulier.

L’anticipation du vote national dans les DOM est apparue comme la réponse anodine à un événement anecdotique, mais fortement identifié par la gauche martiniquaise. Or, le fait de voter le samedi en Martinique pour ne pas influer sur le résultat de l’Hexagone doit être vu comme un premier signe de découplage et de perte d’intérêt pour la communion nationale. Ainsi, ce qui constituait un privilège pour les DOM disparaissait, renforcé par l’interdit médiatique. Les DOM sont coupés de toute information politique 3 jours avant le scrutin. L’idée est apparue au soir des résultats de l’élection législative de 1967 où il ne manquait qu’un député (de la Guadeloupe) à la droite pour être majoritaire. Le journaliste de la station martiniquaise de l’ORTF s’était écrié : “trouvons-le”. Scandale à Paris, la majorité serait obtenue grâce au vote de l’outre-mer. La Martinique ne s’était pas émue de ce tollé métropolitain ni de l’épisode de la “garde noire” de François Mitterrand. En 2027, la future élection présidentielle étant prévue le dimanche 2 mai, les DOM devraient voter la veille, le samedi 1er mai. Sinon, il est bien possible que le vote domien soit avancé de 2 jours, ce qui renforcerait le découplage : 4 jours d’interdit médiatique, une vraie entorse à l’égalité démocratique.

Après l’interdit médiatique, l’interdit ministériel. Contrairement à la Guadeloupe, la Réunion ou la Guyane, et même St Pierre et Miquelon, la Martinique tient à son mantra de zéro ministre. Cette défiance procède du refus d’Aimé Césaire et Claude Lise d’accepter les fonctions ministérielles qui leur avaient été proposées. Ces décisions individuelles furent ensuite érigées en dogme identitaire par le PPM et suivies par les autres partis comme la marque d’une volonté de distanciation unique dans l’Outre-mer.

L’ère de la rupture et le moratoire (1981 – 2000)

Depuis 1983, l’installation des anticolonialistes au pouvoir constitue une période naturelle de rupture. La Martinique est le seul DOM où des majorités autonomistes ou indépendantistes dirigent sans interruption les affaires locales, tout en gérant paradoxalement l’assimilation au quotidien. Il n’existe pas d’autres démocraties où les partisans de la rupture aient en mains de façon ininterrompue les leviers leur permettant d’accéder à leurs fins. Par ailleurs, regardé par certains comme étant le suicide de l’autonomie, le moratoire de Césaire fut en réalité le début d’une ère où la régionalisation annonçait la disparition du département. Après la défaite de la gauche en Martinique en 1981 (80% pour Giscard), le moratoire de Césaire avait permis à Henri Emmanuelli d’imposer la double collectivité. La décentralisation a servi de laboratoire à la gestion locale avant l’étape suivante. En outre, décision politique majeure, la suppression du BUMIDOM en 1981 fut la condamnation d’une possible intégration des domiens par les élites martiniquaises.

Le leadership institutionnel (2000 – 2015)

Bien qu’issu du rapport Lise-Tamaya, la LOOM et le Congrès ont concerné tout particulièrement la Martinique. Cette instance a été immédiatement utilisée par la Martinique pour « concocter un nouveau statut ». La Réunion du député Michel Tamaya a été formellement exclue du processus d’évolution. La Martinique a été à l’initiative de la Déclaration de Basse-Terre (signée par Alfred Marie-Jeanne, Lucette Michaux-Chevry et Antoine Karam), posant les bases d’une revendication commune de responsabilité. Deux modifications de la Constitution ont été obtenues sous l’impulsion déterminée d’Alfred Marie-Jeanne qui a « tordu le bras » de Chirac et Sarkozy pour obtenir les consultations de 2003 et 2010. En 2015, la Martinique est devenue le territoire chef de file en supprimant le département et la région au profit d’une collectivité unique, la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM). Bien que fondé sur une consultation ambiguë (le passage de l’article 74 refusé à l’article 73 « plus »), ce succès a montré le chemin à la Guyane et sert aujourd’hui de référence aux débats en Guadeloupe.

Dix ans après l’instauration de la CTM, l’insatisfaction institutionnelle de la Martinique n’est pas assouvie. Cependant, si l’accord-cadre solennel apparaît comme une opération de communication, il n’est pas raisonnable d’y répondre par le ricanement ou la dérision. Reste que, par l’action d’hommes comme Marie-Jeanne et Letchimy, ainsi que par une culture politique identitaire et de la contestation permanente, la Martinique a su transformer ses échecs électoraux (le « non » de 2003 et du 10 janvier 2010) en avancées législatives concrètes, s’imposant comme le moteur des mutations statutaires de l’Outre-mer français.

Yves-Léopold Monthieux