En Martinique, le don textile,est aussi une chaîne de solidarité locale

— Par Jean-Christophe Rilos (*) —

Depuis plusieurs semaines, une campagne nationale invite les citoyens à déposer leurs textiles, linges de maison et chaussures usagés en point de collecte. Son message est simple : même usés, abîmés ou dépassés, les textiles peuvent encore avoir une seconde vie.

Sur le principe, cette campagne répond à un objectif nécessaire. La filière textile doit être mieux connue. Le geste de tri doit être encouragé. Trop de vêtements finissent encore dans les déchets ménagers alors qu’ils pourraient être réemployés, réparés, recyclés ou valorisés.

Mais en Martinique, cette communication nationale produit aussi un effet inattendu. Depuis sa diffusion, plusieurs habitants nous interrogent : « Qui est Refashion ? » « Faut-il désormais donner à Refashion ? » « Est-ce que Refashion remplace l’ACISE Insertion Environnement ? »

Ces questions ne traduisent pas un rejet. Elles révèlent une confusion.

Une histoire de proximité

Elles rappellent surtout une réalité essentielle : en Martinique, la collecte textile n’est pas née d’une campagne nationale. Elle s’est construite dans le temps, à partir d’une initiative locale, sociale et solidaire, historiquement liée à l’aide aux personnes sans domicile, aux familles en grande précarité et aux publics fragiles.

Dans la conscience collective martiniquaise, le don textile est d’abord associé à une histoire de proximité. Celle de l’ACISE Insertion Environnement, de ses équipes, de ses boutiques solidaires, de ses bénéficiaires, de ses salariés en insertion et de son engagement de terrain.

Donner un vêtement en Martinique n’est donc pas seulement accomplir un geste de tri. C’est participer à une chaîne de solidarité. C’est permettre à une famille d’accéder à des vêtements à prix accessible. C’est soutenir un parcours d’insertion. C’est éviter qu’un textile devienne un déchet. C’est contribuer à une économie circulaire profondément ancrée dans le territoire. C’est pourquoi une campagne nationale, si elle n’est pas suffisamment territorialisée, peut créer un décalage de perception. Non par mauvaise intention. Mais parce qu’elle peut laisser croire que l’éco- organisme devient l’interlocuteur direct du don, alors que les opérateurs locauxsont ceux qui assurent concrètement la collecte, le tri, le réemploi, l’accueil du public, l’accompagnement social et la continuité du service.

Cette question n’est pas seulement une affaire de communication. Elle touche à la manière dont la responsabilité élargie du producteur s’applique réellement dans les territoires ultramarins.

La loi AGEC porte une ambition forte : développer des filières plus performantes, réduire les déchets, renforcer le réemploi et organiser une économie circulaire sur l’ensemble du territoire national. Cette ambition ne peut être pleinement atteinte que si les réalités ultramarines sont prises en compte dans leur totalité.

Or, en Martinique, exploiter le gisement textile coûte structurellement plus cher.

L’insularité, l’éloignement des centres de traitement, la dépendance au transport maritime, l’absence d’exutoires industriels de proximité, les coûts de stockage, de tri, de manutention et d’évacuation ne sont pas des détails. Ce sont des réalités quotidiennes. Elles pèsent sur l’équilibre économique des opérateurs locaux.

Elles rendent chaque tonne collectée plus difficile à traiter.

Pourtant, une tonne collectée en Martinique évite autant de déchets qu’une tonne collectée dans l’Hexagone. Elle produit le même bénéfice environnemental. Elle contribue aux mêmes objectifs nationaux. Elle participe à la même logique de responsabilité élargie du producteur.

La géographie ne devrait donc pas réduire la valeur environnementale d’une tonne collectée.

En Martinique, selon les dernières données locales disponibles, environ 2 500 tonnes de textiles, linges de maison et chaussures sont mises sur le marché chaque année. Les acteurs du réemploi solidaire en collectent près de 1 200 tonnes. Cela représente près de 48 % du gisement estimé.

Ce résultat est important. Il n’est pas le produit d’une infrastructure industrielle massive. Il est le fruit d’années de pédagogie, de confiance, d’engagement associatif et de mobilisation citoyenne.

Mais cette performance reste fragile.

Si les coûts spécifiques de l’insularité ne sont pas reconnus à leur juste niveau, c’est toute la chaîne locale qui peut être fragilisée : la collecte, le tri, les boutiques solidaires, les emplois d’insertion, l’accès des familles modestes à des vêtements abordables et la réduction des déchets à la source.

Il y a des femmes et des hommes

Derrière les tonnages, il y a des femmes et des hommes.

Il y a des salariés qui retrouvent une place dans l’emploi. Il y a des familles qui viennent chercher un vêtement non par confort, mais par nécessité.

Il y a des personnes sans domicile ou en grande difficulté qui trouvent, dans cette filière, une réponse concrète à un besoin essentiel.

Il y a des collectivités qui évitent de gérer des volumes supplémentaires de déchets.

Il y a enfin une population qui a appris, au fil des années, que donner un vêtement pouvait servir à la fois l’environnement et la solidarité.

La campagne de Refashion peut être utile. Elle peut encourager le geste de tri. Elle peut contribuer à faire évoluer les habitudes. Mais pour tenir pleinement sa promesse, elle doit aussi reconnaître clairement

les acteurs locaux qui rendent ce geste possible.

Une campagne nationale ne devrait pas rendre moins lisibles les opérateurs de terrain.

Elle devrait au contraire les renforcer. Elle devrait expliquer que l’éco-organisme n’a pas vocation à se substituer aux acteurs locaux, mais à soutenir, organiser et sécuriser une filière qui repose, très concrètement, sur leur travail quotidien.

Ne pas créer de confusion

La question posée ici n’est donc pas polémique.

Elle est territoriale.

Elle est sociale.

Elle est environnementale.

Elle est stratégique.

Comment garantir que la communication nationale ne crée pas de confusion avec les opérateurs locaux ?

Comment faire en sorte que les campagnes de sensibilisation menées en Martinique valorisent explicitement les acteurs historiques du territoire ?

Comment intégrer les surcoûts liés à l’insularité dans les mécanismes de soutien?

Comment éviter qu’une filière performante, construite depuis des années, soit fragilisée au moment même où l’on demande à la population de donner davantage ?

Comment assurer que la continuité territoriale environnementale ne

reste pas un principe, mais devienne une réalité opérationnelle ?

Ces questions ne réclament ni privilège, ni traitement de faveur.

Elles appellent simplement à de la cohérence.

À de la lisibilité.

À de l’équité territoriale.

Et à un dialogue renforcé entre Refashion, les pouvoirs publics, les collectivités, les parlementaires, les éco-organismes, les associations et les opérateurs ultra-marins du réemploi.

La Martinique n’est pas seulement un territoire destinataire de messages nationaux.

C’est un territoire qui pense, qui organise, qui agit et qui construit des réponses adaptées à ses réalités.

Elle n’est pas seulement sensible à l’émotion. Elle est aussi capable de stratégie, de mémoire collective et d’intelligence territoriale.

Le don textile, ici, a une histoire.

Il a un visage.

Il a une utilité sociale.

Il a un impact environnemental.

Et il mérite d’être soutenu à la hauteur de ce qu’il apporte au territoire. Les Outre-mer ne demandent pas d’être accompagnés parce qu’ils sont ultramarins.

Ils demandent que leurs résultats soient regardés avec la même attention que leurs contraintes.

Ils demandent que la performance environnementale, lorsqu’elle est produite dans des conditions plus coûteuses et plus complexes, soit reconnue comme uncritère à part entière.

La question est posée avec respect.

Elle mérite une réponse collective.

(*)Jean-Christophe Rilos , directeur général d’ACISE Insertion Environnement, co-président du Réseau national des ressourceries et recycleries