La Caraïbe, une cicatrice qui nous démange.

— Les ContreChroniques d’Yves-Léopold Monthieux —

Est-il possible d’exiger la parfaite égalité entre les Français d’Auvergne et les ceux de Martinique, en même temps que le droit pour ces derniers à une franche intégration dans la Caraïbe ?  La Caraïbe, on aime s’en dire partie prenante, par commodité géographique, par réflexe culturel ou par ambition de jouer de cette diplomatie « économique », annoncée sans modestie par le président Serge Letchimy.

On évoque la communauté caribéenne dans les discours, les colloques, les envolées identitaires, aujourd’hui la lettre enflammée visant à la mise en œuvre de la réparation du crime contre l’humanité. Mais pour l’essentiel, la Martinique regarde ailleurs. Vers Paris, vers l’Europe, vers un Centre qui n’est ni maritime ni voisin, mais administratif et mental, quoique non « métropole ». Un centre auquel la Martinique voue un attachement religieux au nom de la sacro-sainte « continuité territoriale » sollicitée pour nous protéger des 70% d’augmentation prévus du ciment martiniquais1. En effet, un pied dans l’assimilation et un autre dans un imaginaire multiple, ici caribéen, la Martinique politique cultive une étrange duplicité : la quadrature qui ressort des exigences du peuple, demandeur de « plus d’Etat », d’une part, et, d’autre part, de leurs élus qui voudraient « plus de peuple ». Un peuple qui ne s’entend pas avec les élus qu’il se donne. Cette double conscience politique et culturelle installe la collectivité dans une situation de grand écart permanent, qui l’immobilise sur tous les plans. Aussi, la Martinique vient sans angoisse de laisser ses voisins sur le bord du chemin de la réparation en sollicitant de la France une loi française pour les seuls caribéens de France2.

Après la solidarité départementale et tout ce qu’elle contient, qui a permis de creuser un fossé social avec ses voisins, évalué parfois de 1 à 10, voilà que la Martinique envisage d’élargir encore le fossé. Ce n’est pas une mesure permettant de se rapprocher des frères caribéens, encore plus derrière. Enfants du département, des 40% et autres il serait décent de demander cette réparation d’abord pour les autres, par solidarité, et ne pas être les premiers servis lorsque le jour de la Grande distribution sera venu. Ainsi, ceux qui sont les plus proches de la table du colonisateur ne devraient-ils pas militer d’abord en faveur des frères qui n’ont jamais été servis ? On comprend donc que la Martinique soit attendue dans la mare nostrum américaine dans un contexte asymétrique, poliment mais sans enthousiasme.

Les hôtes caribéens visent à travers la France des caraïbes d’abord l’ouverture sur l’Europe économique. A l’image de ces hommes et ces femmes qui se font naturaliser Français en Martinique dans le seul objectif de rejoindre la France dite hexagonale. La primauté de l’élu sur l’électeur lui permet de donner au pouvoir central, perplexe et hésitant, des messages que ne lui a pas donnés l’électeur. En conséquence, au-delà du sport – moyennement – et de la délinquance – à un rythme inquiétant – le retour vers la Caraïbe pourrait s’avérer un vœu pieu et la Caraïbe, elle-même, un traumatisme inconsolé, une cicatrice.

1Lettre de Serge Letchimy au gouvernement français pour le réajustement du prix du ciment antillais.
2Lettre de Serge Letchimy au gouvernement français : 25 ans d’errance mémorielle.Fort-de-France, le 12 mai 2026