Esclavage : une demande de réparation portée par la Collectivité Territoriale de Martinique

— Par Jean Samblé —

À l’occasion du 25e anniversaire de la loi Taubira, qui a reconnu en 2001 la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, le président du conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique, Serge Letchimy, relance avec force le débat sur la question des réparations liées à l’héritage de l’esclavage dans les territoires français d’outre-mer.

Dans une lettre ouverte de cinq pages adressée au président de la République Emmanuel Macron, l’élu martiniquais estime que la France doit désormais aller au-delà de la seule reconnaissance mémorielle et engager un véritable processus politique et juridique autour de la réparation. Selon lui, la loi portée le 10 mai 2001 par l’ancienne députée guyanaise Christiane Taubira a constitué une étape historique majeure, mais elle ne saurait suffire face aux conséquences profondes laissées par plusieurs siècles d’exploitation esclavagiste.

Dans ce courrier, Serge Letchimy affirme qu’« une nouvelle loi est désormais nécessaire ». Il plaide pour l’adoption d’un texte qui reconnaîtrait officiellement les « dommages historiques, culturels, économiques et sociaux durables » causés par l’esclavage en Martinique et plus largement dans les sociétés issues de la colonisation. Pour le dirigeant martiniquais, les effets de cette histoire continuent encore aujourd’hui de marquer les structures économiques, les inégalités sociales, les représentations culturelles ainsi que les trajectoires de développement des territoires ultramarins.

L’ancien député considère que l’esclavage ne peut être réduit à un simple épisode du passé ou à une question exclusivement mémorielle. Il rappelle que ce système a profondément structuré l’économie coloniale française pendant plus de deux siècles et qu’il a contribué à l’enrichissement de la métropole tout en fragilisant durablement les sociétés antillaises. « L’esclavage n’est pas une annexe exotique de l’histoire française », insiste-t-il, appelant l’État à faire de cette mémoire un véritable « sujet de justice ».

Afin de concrétiser cette démarche, Serge Letchimy propose la création d’une « commission ad hoc » chargée de définir les modalités précises d’une politique de réparation. Cette instance aurait pour mission d’évaluer les préjudices hérités de l’esclavage et d’imaginer des réponses adaptées dans plusieurs domaines : développement économique, éducation, transmission historique, coopération régionale, santé publique, recherche ou encore valorisation culturelle.

Le président du conseil exécutif de la CTM insiste toutefois sur le fait que la notion de réparation ne doit pas être interprétée comme une logique punitive ou revancharde. Selon lui, il ne s’agit ni de « distribuer des culpabilités héréditaires », ni d’entretenir un discours de repentance permanente. Il défend au contraire une approche fondée sur la « justice constructive » et le codéveloppement, avec l’objectif de corriger des déséquilibres historiques toujours visibles aujourd’hui.

La réflexion portée par Serge Letchimy s’inscrit dans une dynamique plus large à l’échelle caribéenne. Elle s’inspire notamment du plan en dix points adopté en 2014 par la Communauté caribéenne en faveur d’une « justice réparatrice » pour les peuples victimes de l’esclavage et de la colonisation. Ce programme prévoit notamment des mesures autour de la reconnaissance historique, du développement éducatif, de la santé ou encore du soutien économique aux sociétés héritières de l’esclavage. La Martinique a d’ailleurs rejoint récemment cette organisation régionale comme membre associé, après plusieurs années de discussions diplomatiques et institutionnelles.

Dans sa lettre, Serge Letchimy critique également ce qu’il considère comme les ambiguïtés de la position française sur la scène internationale. Il cite notamment l’abstention de la France lors d’un vote aux Nations unies portant sur une résolution qualifiant la traite transatlantique et l’esclavage parmi les crimes les plus graves contre l’humanité. Ce texte avait pourtant été largement adopté malgré l’abstention de plusieurs pays européens et l’opposition des États-Unis.

Pour l’élu martiniquais, cette abstention illustre une forme d’« incohérence » entre les discours officiels de reconnaissance et les positions diplomatiques concrètes adoptées par la France dans les instances internationales. Il estime qu’un pays ayant reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité devrait désormais assumer pleinement les implications politiques, historiques et morales de cette reconnaissance.

Aboli définitivement dans les colonies françaises en 1848, l’esclavage a profondément marqué les sociétés antillaises et continue d’alimenter de nombreux débats autour des inégalités, de la mémoire coloniale et des relations entre l’État et les territoires ultramarins. En relançant la question des réparations, Serge Letchimy souhaite replacer ce débat au cœur du débat public national, dans une perspective qu’il présente comme tournée vers la justice historique, la reconnaissance et la construction d’un avenir commun plus équilibré