Départementalisation et émancipation

De la contradiction jaillit la lumière sur le débat de l’évolution statutaire de la Guadeloupe et Martinique.

— Par Jean-Marie Nol —

Il est des débats dont la vigueur éclaire davantage qu’elle ne divise, et l’histoire politique et sociale de la Guadeloupe et de la Martinique en offre une illustration particulièrement féconde lorsqu’on s’attache à comprendre le rôle de Aimé Césaire et des communistes dans la mise en œuvre de la départementalisation. Loin des caricatures rétrospectives qui tendent à juger ce moment fondateur à l’aune des impasses économiques contemporaines, il convient de replacer leur démarche dans le cadre intellectuel et historique qui l’a vu naître, celui d’un monde encore profondément marqué par les séquelles de l’ordre colonial et par l’urgence sociale qui en découlait. À cet égard, la célèbre intuition de Nicolas Boileau selon laquelle c’est au choc des idées que jaillit la lumière prend ici tout son sens : c’est précisément de la confrontation entre visions divergentes — assimilation, autonomie, indépendance — qu’émerge une lecture plus fine des choix opérés à l’époque.

Lorsque Césaire et les communistes portent la loi de départementalisation de 1946, leur priorité n’est pas de redessiner immédiatement les mécanismes économiques hérités du système colonial, mais de répondre à une urgence autrement plus tangible : la misère noire sociale, l’inégalité des droits et l’absence de protection pour les populations locales. Dans leur perspective, la départementalisation constitue d’abord un instrument de rupture avec un ordre colonial fondé sur l’exploitation et la relégation, permettant l’extension des droits sociaux, l’accès à l’éducation, à la santé, et l’intégration dans un cadre républicain garant de protections jusque-là inexistantes. Ce choix n’est pas le fruit d’un aveuglement économique, mais celui d’une hiérarchisation des priorités conforme à une lecture marxiste du réel : avant de transformer les structures de production, encore faut-il transformer les conditions sociales dans lesquelles vivent les individus.

Cette approche s’inscrit pleinement dans la tradition du Marxisme, qui envisage l’histoire comme une succession de modes de production et considère que les transformations économiques profondes résultent de rapports de force sociaux. Dans cette optique, Césaire et les communistes ne conçoivent pas la départementalisation comme une fin en soi, mais comme une étape, un levier permettant d’élever le niveau de conscience sociale et de créer les conditions nécessaires à des évolutions ultérieures. Leur silence relatif sur une doctrine économique détaillée ne relève pas d’une lacune, mais d’un positionnement stratégique : ils laissent aux dynamiques de la lutte des classes le soin de faire émerger, dans un second temps, les transformations économiques.

C’est précisément dans ce prolongement que s’inscrit l’action des mouvements indépendantistes et des syndicats nationalistes dans les années 1960 et 1970, au moment où les luttes de décolonisation traversent le monde. En Guadeloupe, des organisations comme la CGTG ou l’UPG , l’UGTG, et en Martinique la CGTM ou l’UGTM, vont reprendre à leur compte l’analyse marxiste de l’exploitation pour engager un travail de conscientisation autour de l’appropriation des moyens de production, et la fin de l’économie de comptoir . Leur combat s’inscrit dans une logique tiers-mondiste plus large, où la domination économique est perçue comme le prolongement de la domination coloniale, et où la libération politique passe nécessairement par une transformation des rapports économiques.

Au cœur de cette analyse se trouve une idée essentielle héritée de Karl Marx : dans le système capitaliste, l’exploitation ne disparaît pas, elle se transforme. Là où l’esclavage ou le système féodal rendaient visible la captation de la richesse — absence de salaire ou corvées imposées —, le capitalisme introduit un voile plus subtil à travers l’échange marchand. Le salarié, en vendant sa force de travail, a l’impression d’un échange équitable, alors même qu’une partie de la valeur qu’il produit lui échappe sous forme de plus-value. Cette illusion, selon Marx, masque les rapports sociaux réels et contribue à la reproduction du système.

Cette grille de lecture éclaire rétrospectivement les critiques adressées à Césaire et aux communistes, accusés d’avoir privilégié une transformation sociale sans s’attaquer frontalement aux structures économiques héritage de l’ère coloniale. Pourtant, une telle critique repose souvent sur une incompréhension de leur projet intellectuel et politique. Leur objectif n’était pas de proposer une alternative économique clé en main, à la manière des libéraux ou des keynésiens, mais de créer les conditions d’une émancipation progressive, dans laquelle les masses, une fois libérées de la misère et dotées de droits, seraient en mesure de devenir actrices de leur propre transformation économique.

Les débats théoriques qui ont suivi, notamment sous l’influence de penseurs comme Jürgen Habermas, ont mis en lumière les limites potentielles d’une approche centrée sur l’économie, accusée de sous-estimer la complexité des interactions sociales et culturelles. Mais ces critiques, si elles enrichissent la réflexion, ne sauraient occulter la cohérence du projet initial de Césaire, qui articule étroitement critique du colonialisme, exigence de justice sociale et horizon d’émancipation politique avec le mot d’ordre d’autonomie.

Ainsi, loin d’opposer stérilement départementalisation et revendications autonomistes , indépendantistes, une lecture attentive de cette période révèle une forme de continuité dialectique entre ces deux moments historiques. La départementalisation apparaît comme une réponse immédiate à l’urgence sociale, tandis que les luttes des décennies suivantes prolongent ce mouvement en s’attaquant aux fondements économiques de la domination. Dans cette perspective, le désaccord n’est pas une fracture, mais un moteur, une illustration concrète de cette idée que c’est dans la confrontation des visions que se construit la compréhension du réel. L’histoire des Antilles françaises montre ainsi que les choix politiques ne peuvent être jugés qu’à l’aune des contraintes et des objectifs de leur temps, et que la lumière ne jaillit jamais autant que lorsque les idées sur l’autonomie acceptent de se confronter.Ainsi, à l’heure des choix politiques majeurs, le risque serait de confondre les symptômes et les causes. Le modèle institutionnel départemental, loin d’être à bout de souffle, a démontré sa robustesse et son efficacité en matière de développement humain et de cohésion sociale, en dépit des critiques touchant à l’aliénation identitaire . En revanche, le modèle économique qui s’y est greffé appelle une refondation réfléchie, progressive et adaptée aux réalités contemporaines. C’est dans cette articulation entre continuité institutionnelle et innovation économique que se joue l’avenir de la Guadeloupe et de la Martinique, bien plus que dans une rupture statutaire dans le contexte de l’article 74 de la constitution dont les effets, loin d’être garantis, pourraient fragiliser les acquis durement construits au cours des dernières décennies. En réalité, pour changer les choses et en finir avec le mal- développement, il convient de basculer vers une économie productive à l’aide d’une

Industrialisation ciblée (agroalimentaire, élevage, transformation locale) et surtout envisager progressivement la

réduction des importations stratégiques, et enfin booster le

développement de chaînes de valeur locales . Enfin à la vérité de dire , ce qu’il faut bien comprendre c’est que la Guadeloupe et la Martinique ne sont pas arrivées au bout de la départementalisation…Elles sont tout simplement parvenues au terme de la création de richesse de leur modèle économique.

Jean Marie Nol économiste et juriste