« Matrices », texte & m.e.s. Daniely Francisque

Mercredi 29 avril – 19h30 | Jeudi 30 avril – 9h30 | Tropiques-Atrium

Texte et mise en scène : Daniely Francisque Avec Yane Mareine, Karine Pédurand, Nelson-Rafaëll Madel et Cindy Vincent Matrices est une pièce de théâtre écrite et mise en scène par Daniely Francisque, autrice et comédienne martiniquaise, connue et reconnue. Le texte, dit en français et en créole martiniquais, est porté sur scène par quatre interprètes : Yane Mareine, Karine Pédurand, Nelson-Rafaëll Madel et Cindy Vincent.

Un récit fragmenté à travers quatre figures

Le spectacle suit le parcours d’une femme qui remonte le fil de sa propre histoire pour en démêler les blessures, les silences et les héritages. Trois figures la composent successivement : une Fille, déracinée dans une cité de banlieue parisienne, élevée dans une famille marquée par l’absence et la violence ; une Femme, de retour en Martinique, prise dans une relation de couple où la violence conjugale fait écho à une violence bien plus ancienne ; une Dame, enfin, figure d’ancêtre en connexion avec la nature et le cosmos, qui tente de dénouer ce qui, de génération en génération, continue d’habiter et d’abîmer les corps.

Le texte n’obéit pas à une progression chronologique. Il est construit en séquences qui se répondent selon une logique cyclique et éclatée : les scènes rebondissent les unes sur les autres, le présent résonne avec le passé, les trajectoires s’entrelacent. Vingt-sept fragments environ composent ainsi la dramaturgie, croisant des scènes de vie intime — disputes de couple, souvenirs d’enfance, inceste, viol conjugal — avec des séquences d’une portée plus cosmogonique, convoquant les esprits et la mémoire des ancêtres.

La question posée

La pièce part d’un questionnement central : en quoi la violence historique continue-t-elle d’impacter l’intimité des individus ? Matrices ne fait pas un tableau de l’esclavage. Elle s’attache à ce que cinq siècles d’arrachement, de colonisation et de migration ont laissé dans les corps, les familles et les mémoires — un trauma enfoui, transmis de mère en fille sans toujours pouvoir être nommé. La matrice, au sens littéral comme au sens figuré, est le lieu de cette transmission : ce qui s’y est passé, ce qu’on y a tu, ce qu’on y a enfermé.

C’est une autofiction. Daniely Francisque y puise dans sa propre expérience — l’enfance en banlieue, le retour aux Antilles, les violences subies — pour construire un récit à la fois intime et collectif.

La scène et l’interprétation

Le plateau est dépouillé : un carré blanc tracé au sol, quelques cubes, pas de décor. L’espace est découpé par les lumières de Cyril Mulon et la création sonore de Mawongany. Les costumes de Tkey Delu participent à la dimension poétique de l’ensemble. Le jeu des quatre interprètes est à la fois vocal et fortement chorégraphique, orchestré par Jean-Hugues Miredin. La langue créole s’y tisse avec le français.

Yane Mareine ouvre le spectacle seule en scène, par un chant qui installe d’emblée un espace à la fois physique et métaphysique. Cindy Vincent incarne la fillette, avec une grande fragilité. Karine Pédurand joue la mère puis la jeune femme danseuse, tiraillée entre son désir d’émancipation artistique et la pression du couple. Nelson-Rafaëll Madel interprète l’homme — amoureux mais égocentrique, protecteur mais contraignant — ainsi que, dans une scène de carnaval burlesque au cœur du spectacle, une mariée enceinte en travesti, dont le ventre accouche d’une pieuvre de tissu rouge aux tentacules sans fin : image saisissante de ce que la violence historique a engendré et continue d’engendrer.

Un spectacle qui finit vers la lumière

Malgré la densité et l’âpreté du propos, Matrices ne s’arrête pas à la noirceur. La Dame finit par transfigurer ses monstres : la Fille s’évade, la Femme s’affranchit, la Dame transcende. Le spectacle s’achève sur une perspective de reconstruction, personnelle et collective.

Matrices a été créé au Festival Les Zébrures à Limoges, au Théâtre de l’Union, où il a été reçu comme l’une des pièces marquantes de la programmation. Le spectacle est conseillé à partir de 15 ans en raison d’une scène de violence sexuelle.

 

Matrices

Langues : français-créole surtitré
Texte et mise en scène : Daniely Francisque
Avec : Nelson-Rafaell Madel, Karine Pédurand, Cindy Vincent, Mylène Wagram
Création lumière : Cyril Mulon
Régie lumière/Son : Yann-Mathieu Larcher
Costumes : Tkey DeLu
Conseil chorégraphique : Jean-Hugues Miredin
Musique et création sonore : Mawongany
Photos : Georges-Emmanuel Arnaud