“Rêve et Folie” de Georg Trakl

— Par Michèle Bigot —

reve__folie_claude_regy-2M.E.S. Claude Régy

Amandiers, Nanterre, 15/09>21/10 2016

Traum und Umnachtung, tel est le titre de ce poème de Georg Trakl, traduit par M. Petit et J.-C. Schneider par « Rêve et Folie ». Limites de la traduction, sensibles en poésie et encore plus dans le cas de G. Trakl. On sent bien que « folie » ne rend compte que de façon approximative du substantif allemand « Umnachtung ». La traduction ordinaire par « dérèglement » est encore pire. Car il y a dans le nom allemand quelque chose d’une nuit qui vous environne. C’est dans cette impossibilité de dire que C. Régy puise son inspiration. En effet la traduction est l’exercice même de l’indicible. Celui qui seul vaut la peine d’être dit. Mais pas nécessairement avec des mots, ou en tout cas, pas dans une recherche d’équivalence sémantique. Pour approcher la force du poème allemand, il faut tous les autres mots du poème, les plus sauvages, les plus noirs, mais il faut aussi l’obscurité totale ou une lumière crépusculaire, le silence ou la voix d’outre-tombe et la décomposition du geste. Voilà qui fait théâtre. Et cérémonie, comme les aime C. Régy. Pour tout décor, une voûte aux deux arcs asymétriques, supports de blancheur évanescente ou d’incarnat blafard, mais avant tout un long silence, une lourde obscurité progressivement percée d’une luisance incertaine, laissant deviner une main, un membre, comme des lueurs naissant de membres disloqués. Le texte lui-même sourd de la bouche de l’acteur avec difficulté, comme produit par une nuit intérieure, mot par mot, dans un effort mimé par les contorsions ; Tout est douleur. Le texte épuise l’acteur ; il met au supplice acteur et spectateur. Accouchement monstrueux.

Mais qu’est-ce que ce texte et qui est ce poète ? Poème en prose sorti d’un esprit torturé par la drogue, l’alcool, l’inceste, hanté par l’autodestruction. Texte autobiographique sans événement. Il se nourrit d’allusions, de cris, de présences obsédantes : la sœur, le père. Trakl, Bernhard, on se dit que Salzbourg ne sait qu’enfanter des monstres et des génies. Catholicisme étroit, protestantisme rigoureux engendrent l’angoisse de mort. Il n’en faut pas moins pour produire des textes de ce calibre. Le poème fait corps avec son auteur. Le poème travaille le mot ; entendons par là qu’il le met au supplice. Il en tord les sons et les valeurs sémantiques : travail de sape et force de renouveau. Et c’est précisément ce qui intéresse C. Régy et rencontre ses préoccupations : « La violence de la vie de Trakl est dans le passage de toutes les lignes interdites. Celle qui m’intéresse tout particulièrement est le franchissement de la ligne de la compréhension claire. Il y a chez C. Régy, comme chez Trakl, une insurrection contre les lumières de la raison étroite. L’aufklärung est battue en brèche par l’umnachtung. Il ne s’agit pas de s’adonner au spiritisme des illuminés, mais de donner vie à ce qui « s’exprime au-delà de l’intelligible ». Le poème peut le faire et le théâtre aussi, du moins un certain théâtre, celui qui accepte son état de cérémonie du verbe, exigeante, éphémère, précieuse, poétique.

Alors, le dispositif scénique, le noir, la lumière crépusculaire rivalisent avec la clarté. Le « sombre silence », la voix sourde, la parole arrachée au visage de l’acteur portent un verbe saturé d’images. Dans un chaos de vision infernales, l’angoisse sourd dans des jaillissements incoercibles. Yann Boudaud, celui-là même qui interprétait déjà La barque le soir, reste le compagnon et le complice de cette Odyssée de la mélancolie.

Michèle Bigot